CAMEROUN : Les sécessionnistes de l'Ambazonie ont-ils déjà perdu leur guerre ?

Mardi, 22 mai, l'ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun, Peter Henry Barlerin, a été convoqué par le chef de la diplomatie camerounaise, Lejeune Mbella Mbella. Dans un communiqué incendiaire diffusé la veille de la fête nationale du 20 mai, il s'était, grossièrement, ingéré dans les affaires intérieures du Cameroun, conseillant un dialogue entre les dirigeants camerounais et les sécessionnistes de l'Ambazonie. L'ambassadeur a, volontairement, ignoré l'obligation de réserve qui fait la force de la diplomatie de l'ombre, alors qu'il venait, quelques jours plus tôt, de se faire recevoir au Palais de l'Unité par Paul Biya (notre photo). Plus grave, il est allé jusqu'à conseiller au chef de l'Etat camerounais de soigner l'héritage qu'il devait laisser au pays en pensant à Nelson Mandela (qui avait volontairement abandonné le pouvoir après un seul et unique mandat). D'où la question que se posent les Camerounais : Barlerin est-il venu déstabiliser le Cameroun ? Si tel est le cas, il aura réussi à souder les Camerounais de la majorité et de l'opposition autour de leur président car plus jaloux de leur souveraineté que les Camerounais, on ne connaît pas en Afrique. Après sa convocation chez le ministre des Affaires étrangères, il sera, désormais, suivi à l'oeil comme du lait sur le feu, les Camerounais étant convaincus qu'il ne leur veut pas du bien.

Après la présidentielle d'octobre 2018, on parlera moins du problème de sécession au Cameroun. Ce problème, à vrai dire, aura été, volontairement, amplifié pour nuire, avant tout, aux intérêts du pouvoir en place. Par les amis du Cameroun (le jour) et ennemis (la nuit). Les Camerounais les connaissent bien. Il s'agit de ceux-là mêmes qui alimentent la secte Boko Haram pour affaiblir les ressorts de la résistance
camerounaise. L'armée camerounaise (qu'on ne prenait guère très au sérieux) s'étant montrée plus redoutable que celle du Tchad (qui est généralement encensée), ces déstabilisateurs de l'ombre ont réalisé qu'avec le BIR (Bataillon d'intervention rapide, une unité d'élite de l'armée camerounaise créée par la coopération israélienne et envoyée combattre Boko Haram), il n'y avait aucune chance pour que Boko Haram installe une partie de son califat dans l'extrême-nord du Cameroun. C'est alors que les déstabilisateurs ont changé de fusil d'épaule. La crise anglophone a commencé à être amplifiée. Tous les moyens ont été utilisés : même les médias de certains pays du Nord, ont été mis à contribution en devenant de véritables caisses de résonance stratégique pour les sécessionnistes. L'accueil dont les représentants des sécessionnistes dans certains pays du Nord comme le Canada, la Grande Bretagne et les Etats-Unis, notamment, faisaient l'objet, était incompréhensible même pour l'homme de la rue au Cameroun : leur chef, Ayuk Tabe, était, parfois, reçu avec bien des égards dus à un (futur) chef d'Etat par des milieux officiels de ces pays. Les moyens opérationnels aussi bien numériques, financiers que militaires, dont disposaient les sécessionnistes, par ces temps de crise, laissaient les autorités camerounaises sans voix. Afrique Education avait donné quelques indications sur leurs (possibles) bailleurs de fonds, dans son numéro 459-460.

Mais, malgré cette déstabilisation planifiée de l'Etat du Cameroun, l'armée camerounaise est en train d'avoir, une fois de plus, le dessus, sans l'intervention d'aucune armée étrangère (comme on voit ailleurs) malgré une difficulté certaine : dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux provinces affectées par ces troubles, il s'agit des Camerounais qui n'ont aucune indication qu'ils seraient des terroristes. Ils sont des Camerounais à part entière comme les autres, donc, insoupçonnables. On ne sait, donc, pas, exactement, qui est qui, et qui fait quoi la nuit tombée.

Cela dit, les sécessionnistes sont en perte de vitesse. Le président, Paul Biya, a sorti son arme, généralement, redoutable contre ses adversaires : l'usure du temps. Mais, aussi, la diplomatie. C'est ainsi qu'il a commencé par s'accorder avec son homologue nigérian, Muhammadu Buhari, avec qui il parle le même langage sur cette question, à savoir, pas de déstabilisation du Cameroun à partir du sol nigérian. Résultat, le chef des sécessionnistes, Ayuk Tabe, et une quarantaine de ses amis, ont été cueillis dans un hôtel du Nigeria, en pleine réunion. Depuis trois mois, ils sont en « exploitation » au SED (Secrétariat d'Etat à la Défense), à Yaoundé.

La branche politique et administrative décapitée, place maintenant à la reprise en main des poches de résistance dans les deux provinces où des exactions sont, de temps en temps, commises. Le président de la République a sorti son joker : l'homme le plus apte (de par son savoir-faire sur la question, son activisme débordant et sa fidélité envers Paul Biya) pour résoudre ce problème. Ainsi, donc, le 2 mars, lors d'un remaniement ministériel que personne n'attendait, son collaborateur, Paul Atanga Nji, qui officiait, à ses côtés, à la présidence de la République, comme secrétaire du Conseil national de sécurité (poste qu'il conserve d'ailleurs), a été nommé ministre de l'Administration territoriale (entendez Intérieur). Depuis cette date, aucun Camerounais de bonne foi ne peut dire que les sécessionnistes n'ont pas perdu le sommeil. Paul Atanga Nji passe plus de temps dans le Cameroun dit anglophone que dans ses bureaux à Yaoundé. Il a, d'ailleurs, demandé et obtenu le concours (réel) des chefs traditionnels de cette zone, dans son combat, en attendant d'avoir l'adhésion de la grande majorité de la population, ce qui n'est qu'une question de temps, les chefs traditionnels devant s'activer, dans leurs unités de commandement, à convaincre ceux qui sont, encore, récalcitrants.

Un signe qui ne trompe pas et qui montre que la guerre va, bientôt, perdre de son volume : les sécessionnistes essaient d'opérer des rapts pour réclamer des rançons. Comme Boko Haram faisait en 2014 dans l'Extrême-Nord du Cameroun. Mais, encore faudrait-il qu'ils ciblent des otages ayant une valeur marchande (occidentaux et dignitaires camerounais). Ce n'est pas le plus facile car la gendarmerie, l'armée et les services de renseignement ont, vraiment, investi la zone. Pour financer leurs opérations, ils n'hésitent plus à demander, publiquement, à leurs sympathisants connus ou anonymes de leur faire parvenir de l'argent, d'une manière ou d'une autre, afin qu'ils continuent la lutte. C'est le signe fatal que le nerf de la guerre commence à faire défaut. Comment vont-ils procéder pour nourrir leurs « troupes » ? On sent vraiment que le mouvement sécessionniste est en perte de vitesse (même s'il fait encore quelques actions d'éclat ici et là) et ce n'est qu'une bonne nouvelle pour les Camerounais, qui évaluent, déjà, à plusieurs dizaines de milliards de F CFA, l'argent alloué par le gouvernement à la sécurisation de cette partie du pays. Car Paul Biya n'envoie pas les services de renseignement, l'armée et la gendarmerie, faire la guerre les mains vides. Il faut penser à leur donner, régulièrement, des cigarettes et du coca cola. Et bien entendu, tout ce dont ils ont besoin, pour obtenir, rapidement, la victoire.

Article à lire dans le numéro 464 d'Afrique Education actuellement en vente chez les marchands de journaux.

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