ABDELKRIM MADOUNE : « Engager le Maroc dans la révolution cognitive mondiale »

Le snesup-marocain demeure la seule instance habilitée à militer pour la défense des droits et des intérêts des enseignants-chercheurs et la promotion de l'enseignement supérieur. Il œuvre, depuis 1960, par sa participation active aux réflexions et débats sur le développement de la recherche scientifique, dans le sens de l'amélioration du système éducatif, en s'impliquant dans les diverses réformes que le secteur a connues.
Le professeur Madoune Abdelkrim est le secrétaire général du Snesup-Maroc (Syndicat national de l'enseignement supérieur) depuis 2014. Il est, également, membre du Conseil supérieur de L'éducation, de la formation et de la recherche scientifique. Il nous fait part de l'action militante du syndicat dans la réforme universitaire marocaine et des défis à relever pour un avenir meilleur.

Afrique Education : Le Snesup a à son actif plusieurs réalisations, quelles en sont les principales ?

Abdelkrim Madoune : Le Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESUP) est un syndicat qui défend les intérêts de ses adhérents, soit, les enseignants chercheurs, mais, il est, également, un syndicat savant et patriotique. Il est présent, à travers son histoire, dans la constitution de l’université marocaine et sa réforme selon les normes tenant compte des spécificités nationales et et des exigences internationales.
La révolution de l'information et le développement technologique énorme dans lequel nous vivons depuis la fin du XXème siècle à nos jours, les enjeux de la mondialisation, et les transformations sociales, nous interpellent, aujourd’hui, à aller au-delà de l'idée de la réforme que le Snesup a réalisée jusqu’à présent vers la recherche de nouveaux mécanismes, l'objectif étant la qualité afin de répondre aux besoins de la société, en s'appuyant sur une université nationale dynamique et productive ; il s'agit, d’une part, d'engager le pays dans la révolution cognitive mondiale et, d'autre part, d'assumer la fonction de conscience critique vivante, au service du projet sociétal démocratique moderne. Nous devons intégrer des mécanismes permettant à notre enseignement supérieur d'interagir positivement avec la transformation du processus de réforme de 1999 à aujourd'hui, et de lui permettre de relever les nombreux défis auxquels il doit faire face à moyen et long terme. L'infrastructure, l'encadrement scientifique et pédagogique, la gestion conformément aux modèles internationaux d'information, les conditions sociales de l'élément humain intégré dans le processus d'éducation et de formation, les étudiants et les cadres scientifiques et administratifs.

Afrique Education : Quelles sont actuellement les actions militantes prioritaires du Snesup ?

La connaissance a toujours été une propriété publique, accumulée au cours des âges. Ainsi, le maintien du savoir dans le domaine public est l'un des piliers fondamentaux de sa production, car la propriété privée du savoir met un terme à sa diffusion et à sa circulation entravant ainsi ses conditions de production. Ce qui distingue l'université des autres domaines dans lesquels la connaissance est produite, car ce n'est pas pour un profit matériel rapide, et donc, pas soumis à la philosophie de l'économie de marché ou au principe de rentabilité immédiate.
Tout cela fait du caractère public de l'université une valeur fondamentale qui doit être soulignée et protégée en conservant la valeur du diplôme national. La fragmentation actuelle et la multiplicité des vitesses de l'enseignement supérieur ne feront que perpétuer plus d'inégalités sociales et culturelles dans la structure de la société marocaine. De tels écueils menacent sérieusement la cohésion sociale et affaiblissent le sentiment d'appartenance à une nation.
Par conséquent, le Snesup, a souligné, dans ses différents congrès que la réforme de l'enseignement supérieur dépend de son unification dans des universités unifiées et multidisciplinaires. Parmi nos priorités, il y a l'indépendance des connaissances afin que l’université accomplisse toutes ses fonctions, qu’elle soit en mesure de choisir sa direction, le pouvoir de décision; cette indépendance exige, également, la liberté académique, pédagogique et scientifique, sachant que l'indépendance ne signifie pas que l'Etat abdique à sa responsabilité de soutien, de parrainage et de financement exclusifs à l'université publique.

Afrique Education : Le Ministère avait un projet de réforme LMD auquel le Snesup s'est catégoriquement opposé. Quelles sont les raisons de ce refus ?

Permettez-moi d’éclaircir le mot 'refus', le Snesup n’a, jamais, refusé la réforme de l’enseignement supérieur car 'réformer' aujourd’hui le système de l’enseignement et de la recherche scientifique est un besoin urgent ; tous les professeurs et les chercheurs en sont conscients et prêts à contribuer à cette réforme, mais, sous la forme d'une réforme globale et non partielle liée principalement à la méthodologie adoptée par le ministère basée essentiellement sur l'improvisation. Le monde se développe et évolue avec des connaissances à tous les niveaux. Les transformations sociales et économiques sont d'autres facteurs en évolution rapide ; elles nous mettent tous devant la nécessité de surmonter l'idée de la réforme de la logique traditionnelle vers la recherche de nouveaux mécanismes susceptibles de permettre la qualité répondant aux besoins des communautés, en fonction de l'université nationale vitale et productive. Ces mesures permettront au pays, aussi bien, de participer à la révolution mondiale du savoir que de jouer une fonction critique de la conscience.
La réforme pédagogique est entrée en pratique dans les universités marocaines en 2003, afin de parvenir à une plus grande harmonie intégrant le système pédagogique national dans le contexte des transformations définies par le système d'enseignement supérieur international, en particulier, européen et dans le cadre de ce qu'on appelle le système (LMD). Ce système a identifié deux évaluations dans les années 2007 et 2014. Ces évaluations ont entraîné des changements techniques qui ont touché la suppression de certaines unités, réduit le nombre d'heures de certains modules sans que ces mesures aboutissent à une amélioration de ce système, malheureusement, le ministère veut restaurer ce processus de la même manière. Toutes les initiatives partielles ne changeront rien en la matière. Il est essentiel que nous ayons une stratégie claire, il est, également, nécessaire que nous établissions un système intégré basé sur le travail pratique en même temps que théorique ; il est essentiel que nous ayons une carte universitaire claire sans oublier la relation primordiale entre la recherche scientifique et la qualité de la formation. Il est, en fait, impossible de parler de la qualité et du développement des connaissances scientifiques sans recherche scientifique clairement définie.

Afrique Education : Les enseignants universitaires ont observé une grève de 24h le 20 février dans toutes les universités, écoles supérieures et centres de recherche du pays. Quelles sont leurs revendications ?

La grève n’est pas un objectif pour notre syndicat, c’est un moyen que nos instances adoptent en cas de besoin. Cela étant, il nous appartient de préciser les raisons du choix du 20 février. C'est une date symbolique dans l’Histoire du Maroc parce que ce mouvement, après le printemps arabe, a permis au Maroc de lutter contre les inégalités sociales.
Pour en revenir à la grève, force est de constater que le gouvernement nous a poussés à effectuer la grève du 20 février parce que, après trois ans de discussion avec le ministère de l’Enseignement supérieur, on est parvenu à un accord sur la résolution de deux points sur notre dossier revendicatif : il s’agit de la levée des conditions sur les enseignants ayant un doctorat français et l’introduction du grade D et du grade exceptionnel pour les professeurs de l’enseignement supérieur. Malheureusement, après une année de blocage, le nouveau ministre veut qu’on reprenne la discussion depuis le début. Nous n’acceptons pas ces nouvelles dispositions parce que nous croyons à la continuité de l’Etat et du gouvernement. Nous luttons, également, via ce mouvement de grève contre la politique du gouvernement qui vise la remise en question du principe de la gratuité de l'enseignement par l'instauration du paiement des études universitaires publiques, projet que nous refusons catégoriquement. Enfin, nous luttons contre les conditions dans lesquelles travaillent les enseignants chercheurs dans les différentes universités du royaume.

Afrique Education : Le Snesup est un acteur incontournable dans la promotion et la restructuration de la recherche scientifique, pensez-vous que des efforts sont faits dans ce sens ?

La recherche scientifique au Maroc est encore loin de se prouver clairement tant au niveau des institutions universitaires qu'au niveau socio-économique, en plus d'une nette disparité entre l'intérêt pour les sciences pures et les sciences humaines.
Tout développement de la recherche scientifique dans l'université marocaine doit être basé sur le processus de financement, comme l'investissement dans la science et la technologie est un investissement à moyen et à long terme, car les revenus ne semblent possibles qu'après le passage des années séparant les solutions théoriques et les applications scientifiques. L'allocation de l’Etat pour la recherche scientifique reste faible, même si les attentes fixées par la Charte de l'éducation et de la formation sont d'allouer 1% du ratio du produit intérieur brut en 2010, ce pourcentage n'étant que de 0,3% en 2005. Il atteint, actuellement, 0.8 %. Le conseil supérieur de l’éducation, la formation et la recherche scientifique suggère dans sa vision 2015-2030, l'atteinte de 1 % dans l’immédiat, 1.5 en 2025 et 2 % en 2030.
L'augmentation du ratio du PIB ne représente pas le seul aspect du développement de la recherche scientifique, en l'absence d'infrastructures et de structures efficaces, en l'absence d'interaction des éléments du système entre eux et leur interaction avec l'environnement économique et social, on ne peut pas développer la recherche scientifique. Le Maroc doit avoir une politique scientifique claire, laquelle doit être guidée par une unité nationale partagée par tous les acteurs et basée sur les besoins de la société. Cette politique nationale doit se traduire dans chaque université par une stratégie prenant en compte la spécificité de chaque institution et chaque région.

Afrique Education : En dehors de la mobilité dans le cadre de partenariats entre universités Nord-Sud, qu'en est-il de la formation continue des enseignants chercheurs ?

Etre enseignant dans le supérieur, ce n’est pas uniquement « enseigner », c’est aussi faire de la recherche et la promouvoir sous différentes formes (actions de recherches fondamentales, publications, et valorisation). Les enseignants-chercheurs ont un niveau de qualification qui est considéré par l’institution universitaire comme une garantie des multiples compétences qu’ils doivent mettre en œuvre dans leur activité professionnelle. Un enseignant-chercheur peut accéder au métier d’enseignant chercheur sans avoir été formé à la pédagogie universitaire. Il n’y a pas de formation pédagogique initiale. Il n’y a pas non plus de formation continue institutionnalisée, qu’il s’agisse de pédagogie universitaire transversale ou de formation en didactique. Ces insuffisances nous interpellent si nous visons l'amélioration de nos compétences pédagogiques ou de recherche et l'ouverture vers d’autres horizons, surtout, européens. Les formes de partenariat existant entre le Maroc et l’Europe permettent à des enseignants chercheurs marocains d’avoir des formations continues, mais, le nombre de ces enseignants reste très minime et se limite à des disciplines ciblées. Pour que tous les enseignants chercheurs profitent des autres expériences universitaires, il est nécessaire que les universités marocaines encouragent les enseignants à profiter des séjours scientifiques et pédagogiques susceptibles d'améliorer leur savoir-faire pédagogique et scientifique, dans des universités européennes.

Afrique Education : Pour conclure, quel est le degré d'adhésion des universités marocaines, dans le cadre du partenariat Sud-Sud, à la coopération avec les établissements universitaires des pays africains ?

Le partenariat Sud-Sud est indispensable pour plusieurs raisons. Il s’agit, d’abord, d’échanger les expériences et les difficultés, les échanges entre les universités marocaines et africaines existent mais sont en-deçà de nos attentes. Vu que le Maroc a repris, politiquement, sa place dans l’Union africaine, il faut que les universités fassent de même : je veux signifier par là qu'un renforcement de part et d'autre de la confiance et des échanges entre universités marocaines et africaines s'impose. On doit pouvoir, non seulement, offrir une réponse stratégique aux contraintes socio-économiques auxquelles elles font face, mais également, analyser la convergence toujours accrue de l’internationalisation des universités et de leur rôle dans la coopération pour le développement.
Malheureusement, la tendance est toujours à la coopération Nord-Sud, les accords de coopération avec les pays du Sud sont rares. Les transformations et les changements que vivent les universités du Sud les obligent à s’ouvrir entre elles. Il est, en effet, urgent que les universités marocaines multiplient les conventions de partenariat avec les universités arabes et africaines.

Propos recueillis par Pr Lahcen Benchama

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