COTE D'IVOIRE : La victime ne demande pas pardon au bourreau

Avant l’accord de Pretoria (Afrique du Sud) signé le 6 avril 2005, Laurent Gbagbo avait pris le temps d’écouter les Ivoiriens, toutes couches sociales confondues. Et la majorité d’entre eux étaient clairement opposés à une modification de l’article 35 de notre Loi fondamentale qui exclut de l’élection présidentielle toute personne ayant un parent non-ivoirien et s’étant prévalue d’une autre nationalité. Cetains compatriotes pensent que le président aurait dû se montrer démocrate jusqu’au bout, c’est-à-dire, suivre cette majorité ou bien organiser un référendum, au lieu de s’appuyer sur l’article 48 de la même Constitution pour autoriser Ouattara à briguer la présidence de la République. Ils considèrent cette autorisation comme une grave erreur. Pourquoi ? Parce que, d’après eux, c’est la seule chose qu’attendaient Ouattara et ses soutiens occidentaux pour faire ce qu’ils firent par la suite : refuser le désarmement des rebelles pourtant inscrit dans l’Accord de Ouagadougou, fraudes et bourrage des urnes dans le Nord, proclamation des résultats provisoires par Youssouf Bakayoko dans le QG de Ouattara, bombardement des camps militaires et de la résidence du chef de l’Etat par les forces franco-onusiennes, etc. Sur ce point, je suis pleinement d’accord avec Mamadou Koulibaly, Affi N’Guessan et tant d’autres, tout comme, je partage l’avis de ceux qui estiment que, avant que les positions ne se radicalisent de part et d’autre, et même si Affi avait dit et fait des choses détestables et condamnables, le chef aurait dû le recevoir et l’entendre aussi. A un ami qui trouvait normal que Laurent Gbagbo n’ait rencontré qu’un camp, je dus simplement poser la question suivante : si tu es en palabre avec ton frère et que seule sa version des faits est sollicitée et validée par ton père, ce dernier ne te semblera-t-il pas partial et injuste ? Sur-le-champ, je n’obtins pas de réponse à ma question. C’est longtemps plus tard que l’ami admit que la sagesse et la justice commandaient que le chef écoutât les deux parties avant de leur dire ce qu’ensemble, elles devraient faire ou non pour sauver la Côte d’Ivoire.

Laurent Gbagbo n’a jamais nié avoir commis des erreurs, ni prétendu que tout allait bien dans le pays quand il en tenait les rênes. Plusieurs fois, il a fait montre d’humilité, s’est abaissé, pour que la Côte d’Ivoire puisse se relever. Mais être humble ne signifie pas se laisser piétiner ou brader des principes auxquels on a cru, toute sa vie. Et l’un des principes auxquels Gbagbo tient comme à la prunelle de ses yeux, c’est que courber l’échine devant l’ennemi sous le fallacieux prétexte qu’il est trop fort est à la fois inutile et indigne. Et c’est sur ce point que je suis en profond désaccord avec certains de nos frères qui n’arrêtent pas de clamer que, si nous voulons libérer notre pays du joug français, nous devrions demander pardon aux dirigeants français. Tout autre attitude, ajoutent-ils, relèverait de l’irrationnel ou de l’émotionnel. Mon intention, en proposant ces lignes, n’est pas de revenir sur la formule senghorienne (“la raison est hellène comme l’émotion est nègre”) qui, à mon avis, est plus nuancée qu’il n’y paraît. Le poète sénégalais a démenti en effet avoir soutenu que le Nègre est incapable de raisonner; le fond de sa pensée, selon ses explications, c’est que la raison Nègre n’est “ni discursive ni analytique ni antagoniste comme celle du Blanc mais synthétique, intuitive, sympathique” (cf. la revue Diogène, 1956). Cette nuance contredit-elle pour autant le fait que l’enfant de Joal était sincèrement et viscéralement fasciné par la France, lui était soumis et l’aimait si fortement qu’il décida d’y passer ses derniers jours ? Non et, pour s’en convaincre, il suffit de lire, entre autres auteurs, Marcien Towa (“Léopold Sédar Senghor : Négritude ou Servitude ?”, Yaoundé, Clé, 1971) et Stanislas Adotevi (“Négritude et négrologues”, Paris, Union générale, 1972); il suffit aussi de se rappeler que “le rôle historique de M. Senghor est, quoiqu’il s’en défende, de justifier la traite des Nègres, la colonisation et la coopération, que sa besogne consiste à bercer les « damnés de la terre » avec un galimatias justificatif d’une politique traîtresse, à préparer les Nègres à la servitude, bref, à leur proposer une africanité de la misère, de la faiblesse et de l’impuissance” (cf. Mukendi Nkonko, “Un Nègre à l’académie française. Senghor démasqué… L’Afrique dupée” in Peuples noirs, peuples africains, N° 35, 1984, pp. 24-40). Il suffit surtout de se tourner vers son ami et compagnon Mamadou Dia qui nous apprend que Senghor se sentait français avant tout autre chose et que, si les deux hommes se séparèrent en 1962, c’est en partie parce que Dia refusait que son pays soit la chasse gardée de la France (cf. http://senego.com/video-temoignages-emouvants-de-mamadou-dia-sur-leopold...). Ce débat sur les relations entre Senghor et Dia n’est certainement pas sans intérêt mais je préfère le laisser aux Sénégalais.

Pour ma part, je voudrais m’intéresser au fameux pardon dont les tenants s’imaginent qu’il pourrait sortir Laurent Gbagbo de prison. Et je voudrais le faire en posant quelques questions : N’est-il pas indécent et immoral que la victime demande pardon au bourreau ? Le 27 janvier 2012, le premier ministre norvégien, Jens Stoltenberg, demanda pardon aux Juifs pour les déportations dont l'Etat norvégien s'est rendu complice pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1999, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, présenta des excuses au Rwanda pour y avoir laissé se perpétrer, en 1994, un génocide qui fit, au moins, un million et demi de morts. En 1982, Helmut Schmidt, le chancelier allemand de l’époque, assimila à une faute gravissime le fait que les Nazis aient persécuté, confiné dans des ghettos, déporté ou tué les Roms après les avoir jugés "racialement inférieurs" et on pourrrait trouver facilement d’autres exemples de ce genre. Or certains voudraient que les Ivoiriens se couvrent de cendre, déchirent leurs vêtements et demandent pardon à la “sainte” France. Mais de quoi devraient-ils demander pardon ? Quels crimes ont-ils commis vis-à-vis de la France ? Est-ce un crime de vouloir prendre son destin en main, de ne plus donner systématiquement à la France ses marchés quand d’autres pays ont mieux à vous proposer, de refuser que les soldats ivoiriens défilent sur les Champs-Elysées, de demander la fermeture du 43e BIMA, etc ? Défendre son pays et les personnes qui y habitent quand ils sont attaqués par une horde de hors-la-loi soutenus par la France est-il un péché ? A moins que mes connaissances bibliques et théologiques ne soient erronées, j’ai toujours pensé que c’est le bourreau qui devait demander pardon à la victime après avoir reconnu et regretté sa faute. D’où vient alors l’idée que les Ivoiriens devraient implorer le pardon de la France ? Au nom de quoi, des gens massacrés deux fois (en novembre 2004 et en avril 2011) pour s’être opposés à la recolonisation de leur pays devraient-ils demander pardon ? Dans les douloureux événements que notre pays a connus entre 2002 et 2011, j’adhère à l’idée que le bourreau est la France et la victime, la Côte d’Ivoire, et que c’est aux Français de battre leur coulpe car leurs gouvernants ont posé des actes indignes d’un pays qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme et de la démocratie. A propos de démocratie, si celle-ci veut dire “le gouvernement du peuple par et pour le peuple”, peut-on la revendiquer à cor et à cri et être fier de s’être immiscé de façon violente et meurtrière dans un conflit qui se déroulait à 6 000 km de Paris ?

Il est incontestable que Mandela discuta avec les Blancs, qu’il fit des compromis qui n’ont rien à voir avec la compromission mais n’oublions jamais que cet homme fut intransigeant sur certains principes, qu’il se garda de dévier des idéaux de justice, d’égalité et de liberté, qu’il n’était pas pressé de sacrifier ses valeurs sur l’autel de je ne sais quels intérêts mesquins et sordides et que, une fois élu président, il tint tête aux dirigeants occidentaux qui ne voulaient pas qu’il rende visite à Mu'ammar Kadhafi.

J’ai le sentiment que les apôtres du pardon sont pressés de revenir au pouvoir afin de retrouver les avantages matériels qu’ils avaient. Un vrai combattant n’est pas pressé de sortir de l’indigence et de la précarité dans lesquelles il se retrouve momentanément car il sait que la vérité et la justice qu’il défend finiront par triompher. Les vrais patriotes ne luttent pas pour eux-mêmes; ils ne se demandent pas si la lutte va leur rapporter quelque chose hic et nunc; ils prennent des risques aujourd’hui afin que leurs enfants et petits-enfants puissent vivre demain dans un monde meilleur. Ils se battent avant tout pour la souveraineté du pays, pour que les richesses du pays profitent à tous, pour que tout le monde puisse bien se soigner sur place. Ils veulent servir les Ivoiriens et non diriger la Côte d’Ivoire pour la France qui, en retour, leur permettra d’avoir appartements et comptes bancaires à Paris. Ils estiment que, au moment où l’environnement international nous est favorable pour engager le combat de la souveraineté, nous devrions nous montrer fermes et déterminés au lieu de nous mettre à genoux devant des criminels et des voyous qui, les uns après les autres, sont en train de quitter piteusement la scène politique.

Jean-Claude DJEREKE
Professeur de littérature francophone à Temple University
(Etats-Unis)

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