LIBYE : Haftar peine à prendre Tripoli – Enlisement du conflit et Alignement de morts

Le succès de l'offensive du maréchal, Khalifa Haftar, en Libye --avec le soutien des Saoudiens, des Emiratis et des Egyptiens-- dépendra plus de sa capacité à retourner des milices locales que de la puissance de feu de ses troupes, estiment des analystes. En effet, il fait l'unanimité contre lui à Tripoli où les milices d'habitude rivales ont accepté de combattre ensemble pour le bouter hors des faubourg de Tripoli.

Onze jours après le début de leur offensive, les troupes de l'homme fort de l'Est libyen, le maréchal Haftar, piétinent aux portes de Tripoli et le nombre de morts – plus de 150 en dix jours de combats, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS)-- semble indiquer qu'elles rencontrent de la résistance.

Aux premiers jours de l'offensive, des images de longues colonnes de véhicules armés flambant neufs ont été publiés par les services de presse du maréchal, dans une démonstration de la puissance de ses troupes.

Le Wall Street Journal (WSJ) a, en effet, rapporté, vendredi, 12 avril, que l'Arabie saoudite, où Khalifa Haftar s'est rendu quelques jours avant son offensive, lui avait promis des dizaines de millions de dollars.

"La haine de Haftar vis-à-vis des Frères musulmans, qui maintiennent une certaine influence à Tripoli et dans les cercles du gouvernement officiel, l'a rendu populaire en Arabie saoudite et aux Emirats", rappelle le centre de réflexion, Soufan Center, dans une analyse publiée lundi, 15 avril.

"Ryad et Abou Dhabi considèrent les Frères musulmans comme une menace considérable pour leur pouvoir et tous deux soutiennent, fermement, des hommes forts comme (le président égyptien Abdel Fattah) al-Sissi et Haftar pour leur position hostile" envers la confrérie islamiste, ajoute-t-il.

L'homme fort des Emirats arabes unis, le prince héritier d'Abou Dhabi, Mohammed ben Zayed, s'est rendu en Egypte, fin mars, pour des entretiens avec le président Sissi, peu avant l'offensive du maréchal Haftar qui a été reçu au Caire dimanche.

L'offensive apparaît comme une autre conséquence de la dispute entre d'un côté, le Qatar et la Turquie, qui soutiennent les islamistes de l'Ouest libyen, et de l'autre, leurs rivaux arabes qui les honnissent.
L'Armée nationale libyenne (ANL, autoproclamée par le maréchal Haftar) accuse, régulièrement, Doha et Ankara de fournir des armes à ses rivaux.

Et dans le jeu compliqué de la politique libyenne, l'ANL risque de ne pouvoir, à elle seule, l'emporter, de manière décisive, dans l'Ouest et asseoir son emprise dans cette région, la "Tripolitaine".

Les milices et les groupes armés de l'Ouest libyen ne sont pas homogènes et n'appuient pas de la même façon le gouvernement d'union nationale (GNA), qui siège à Tripoli.

Selon le Soufan Center, la complexité du paysage politique libyen provient du fait qu'il est animé de "gangs, de criminels et de djihadistes qui changent de camp et procèdent à des alliances fugaces".

A ce titre, "le maréchal Haftar ne peut réussir son offensive que s’il parvient à retourner les alliances et à gagner le soutien de certaines tribus de l'Ouest car le territoire est dominé par des forces locales", souligne, de son côté, Mathieu Guidère, professeur à l'Université de Paris 8 et spécialiste du monde arabe.

"Il doit s’inspirer du système mis en place par (l'ancien leader libyen Mu'ammar) Kadhafi en son temps pour contrôler le territoire dans la durée, sinon, il n’a aucune chance de refaire l’unité territoriale du pays sous un même gouvernement", ajoute-t-il.

Andreas Krieg du King's College de Londres va plus loin. "Je pense que Haftar a de grandes difficultés sur le terrain en Libye occidentale", indique-t-il.

"Il est maintenant enlisé dans une guerre atroce entre sa bande de milices, l'ANL, et les milices qui tentent de défendre le GNA", dit-il.

Selon cet analyste, "sa principale erreur de calcul a été qu'il a sous-estimé les puissantes brigades de Misrata (200 km à l'Est de Tripoli) et leur volonté de se battre non pas nécessairement pour le GNA mais contre Haftar".

Ces brigades estiment, en outre, qu'"elles n'ont pas fait les sacrifices de 2011 (leur ville avait été ciblée par des pro-Kadhafi) pour se soumettre à un autre chef militaire en la personne de Haftar", poursuit Andreas Krieg.

"Le pari du maréchal Haftar est risqué, mais ce dernier a bénéficié de la bienveillance, ouverte ou tacite, de nombreux pays arabes et occidentaux", note, pour sa part, Karim Bitar.

Il lui sera, toutefois, "difficile de devenir le +Sissi libyen+ car ce pays manque d'une armée et d’institutions centrales, aussi solidement, ancrées que celles d'Egypte" et "son pouvoir restera donc branlant", dit-il (sur notre photo les deux maréchaux libyen Haftar et égyptien al-Sissi en costume deux pièces après avoir troqué leur tunique de commandant d'armée).

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