COTE D’IVOIRE : Le sixième (faux) pont de Ouattara (A quand l’installation du gouvernement à Yamoussoukro comme il avait promis ?)

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Le régime installé par la France en avril 2011 annonce la construction d’un sixième pont à Abidjan. On nous parlera certainement d’infrastructures modernes, de fluidification de la circulation, de développement et d’émergence. Mais, derrière les images spectaculaires des ponts, des échangeurs et des grands travaux, une question essentielle demeure : Ces réalisations répondent-elles réellement aux problèmes structurels d’Abidjan et, plus largement, aux besoins de la Côte d’Ivoire ?

On peut légitimement en douter. Car les ponts construits au cours des dernières années n’ont pas mis fin aux embouteillages ni à la saturation de la capitale économique. Malgré les nouveaux ouvrages, les automobilistes continuent de passer des heures dans les bouchons. Les mêmes axes sont quotidiennement engorgés et la concentration des activités économiques, administratives et politiques à Abidjan continue de peser lourdement sur la ville. Construire un nouvel ouvrage sans s’attaquer aux causes profondes du problème risque donc de produire les mêmes effets que les précédents.

C’est en cela que le sixième pont peut apparaître comme la persistance d’une politique de fausses solutions. Lorsqu’un problème demeure après plusieurs interventions coûteuses, il faut avoir le courage de s’interroger sur la pertinence de la stratégie adoptée (sur notre photo, l’investiture d’Alassane Ouattara en 2011). Un sixième pont ne changera pas fondamentalement la situation si des centaines de milliers de personnes continuent de converger chaque jour vers les mêmes quartiers pour travailler, étudier, faire leurs démarches administratives ou accéder aux services essentiels. On ne désengorge pas durablement une ville en multipliant indéfiniment les voies de circulation lorsque l’on continue parallèlement à y concentrer l’essentiel des activités du pays.

Cette situation est d’autant plus surprenante que celui qui cherche aujourd’hui à donner l’image d’un pays en pleine transformation avait promis, en 2010, de s’installer à Yamoussoukro s’il était élu. Or, la véritable question n’est pas de savoir combien de ponts supplémentaires Abidjan peut encore supporter. Elle est de savoir comment faire de Yamoussoukro une véritable capitale politique et administrative. La Côte d’Ivoire dispose déjà d’une capitale politique officiellement désignée : Yamoussoukro. Pourquoi continuer à concentrer autant de ministères, d’administrations, d’institutions et de services publics à Abidjan ?

Le transfert effectif d’une partie des ministères et des grandes institutions vers Yamoussoukro serait une mesure autrement plus structurante. Il permettrait de réduire progressivement la pression démographique et administrative qui pèse sur Abidjan. Il contribuerait également à créer de nouveaux pôles d’activités dans le centre du pays. Les fonctionnaires, les entreprises, les commerces, les établissements scolaires et universitaires, les services de santé et les infrastructures qui accompagneraient ce transfert participeraient à l’émergence d’un véritable deuxième pôle urbain national.

Surtout, une telle politique permettrait de penser le développement autrement. La Côte d’Ivoire ne se résume pas à Abidjan. Le pays possède d’autres villes qui ont besoin d’investissements, d’emplois et d’infrastructures. Pourquoi les efforts consacrés aux grands ouvrages ne seraient-ils pas davantage répartis entre Gagnoa, Daloa, San Pedro, Katiola, Béoumi, et tant d’autres villes ? Pourquoi ne pas faire de chacune de ces villes un véritable pôle de développement régional ? Moderniser le pays, ce n’est pas seulement embellir quelques grands axes de la capitale économique. C’est permettre à l’ensemble des régions de participer à la création de richesses.

Il faut également rappeler que le développement ne se mesure pas au nombre de ponts et d’échangeurs inaugurés. Un pays ne devient pas prospère simplement parce qu’il possède des infrastructures spectaculaires. Le développement véritable se mesure aussi à la capacité d’une économie à créer des emplois, à offrir des soins de qualité, à assurer une bonne éducation, à loger dignement ses citoyens et à permettre aux jeunes de construire leur avenir.

La priorité devrait donc être accordée à la création et au développement des petites et moyennes entreprises, qui peuvent absorber une partie importante de la main-d’œuvre disponible. Il faut construire des hôpitaux et des centres de santé accessibles, développer les établissements scolaires et universitaires, soutenir les agriculteurs et les entrepreneurs, favoriser la transformation locale des matières premières et créer des activités économiques dans les villes de l’intérieur. C’est ainsi que l’on luttera véritablement contre le chômage et la pauvreté.

Après l’avoir installé militairement avec son armée française, Nicolas Sarkozy arrive à Abidjan en mai 2011 pour installer politiquement celui que les Ivoiriens surnomment avec raison « Le menteur d’Abidjan ». Premier mensonge proféré en mai 2011 : Le transfert du gouvernement dans la capitale politique Yamoussoukro. 15 ans après, toujours rien.

La question qui se pose finalement est donc celle des priorités. Faut-il continuer à investir massivement dans des ouvrages destinés à tenter de résoudre, encore et encore, les conséquences de la concentration d’Abidjan, ou faut-il enfin s’attaquer à la cause du problème ? Tant que l’on ne déconcentrera pas les activités économiques et administratives, les nouveaux ponts risquent de devenir des réponses provisoires à un problème permanent.

Un pays ne se développe pas en construisant uniquement des ouvrages qui impressionnent. Il se développe en construisant une économie qui donne du travail à sa jeunesse, des hôpitaux qui soignent sa population, des écoles qui forment ses enfants et des villes capables d’offrir des perspectives à leurs habitants.

Le peuple n’est pas dupe. Il sait que ceux qui persistent à embellir Abidjan sans régler le problème de fond qui est la saturation de la ville poursuivent un seul but : S’enrichir sur le dos des Ivoiriens. 

Jean-Claude Djéréké

est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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