Après plusieurs années de tensions diplomatiques avec différents partenaires, l’Algérie vient de franchir un nouveau cap en rompant ses relations diplomatiques avec les Emirats arabes unis. Si Alger invoque des « actes provocateurs ou hostiles » de la part d’Abou Dhabi, les raisons précises de cette décision restent pour l’heure insuffisamment explicitées. Une question se pose alors : La rupture est-elle devenue, pour Alger, l’ultime instrument d’une politique étrangère de plus en plus conflictuelle ?
Une décision lourde de conséquences
Le 10 septembre 2026, l’Algérie a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec les Emirats arabes unis. L’ambassadeur émirati a été convoqué et prié de quitter le territoire algérien dans un délai de 48 heures (sur notre photo, les présidents algérien et des Emirats arabes unis).
Alger affirme avoir épuisé toutes les voies permettant de préserver les relations bilatérales et accuse Abou Dhabi d’avoir multiplié les comportements jugés « provocateurs ou hostiles ». Mais, le communiqué algérien ne permet pas, à lui seul, d’identifier précisément l’événement ou le différend qui aurait rendu la rupture inévitable.
Cette absence de précisions nourrit naturellement les interrogations.
Pourquoi une telle décision ? Quels sont exactement les faits reprochés aux autorités émiraties ? Et surtout, était-il impossible de trouver un terrain d’entente sans aller jusqu’à la rupture des relations diplomatiques ?
Des divergences qui dépassent largement le Sahara
Il serait réducteur d’expliquer cette crise uniquement par la question du Sahara occidental (dont la souveraineté a été attribuée au Maroc).
Certes, les positions d’Alger et d’Abou Dhabi divergent profondément sur ce dossier. Les Emirats ont affirmé leur soutien à la position marocaine et à l’initiative d’autonomie tandis que l’Algérie demeure opposée à cette orientation.
Mais, les relations entre les deux pays sont également traversées par d’autres divergences : Les rapports avec Israël, les évolutions géopolitiques au Sahel, les conflits africains et, plus largement, la compétition entre différentes visions de l’ordre régional.
Le différend algéro-émirati apparaît donc davantage comme le résultat d’un ensemble de tensions accumulées que comme la conséquence d’un seul dossier.
Le Sahara peut certes constituer l’un des éléments de cette confrontation. Il ne saurait cependant, en l’absence d’explications officielles plus précises, être présenté comme sa cause unique.
La rupture comme réponse diplomatique
C’est ici que la décision algérienne mérite d’être interrogée.
La diplomatie n’est-elle pas précisément destinée à gérer les désaccords entre Etats ?
Entre le silence et la rupture existent pourtant de nombreux instruments : Consultations diplomatiques, rappel temporaire d’un ambassadeur, négociations confidentielles, médiation, protestations officielles, ou encore, mesures ciblées.

La rupture constitue certes un droit souverain. Mais, lorsqu’elle devient un recours privilégié, elle peut finir par réduire considérablement les possibilités de dialogue.
Un pays peut-il défendre efficacement ses intérêts en multipliant les portes qu’il ferme ?
La fermeté diplomatique n’est pas nécessairement incompatible avec le dialogue. Au contraire, dans bien des situations, c’est précisément le maintien d’un canal de communication qui permet de défendre efficacement ses intérêts.
Une puissance régionale, mais quelle influence ?
L’Algérie demeure incontestablement un acteur régional majeur. Sa position géographique, ses ressources énergétiques, son poids démographique, ainsi que, son importance au Maghreb et en Afrique, lui confèrent une influence que nul ne peut sérieusement ignorer.
Mais, être une puissance régionale ne signifie pas nécessairement exercer une influence stabilisatrice.
Depuis plusieurs années, la politique étrangère algérienne semble, au contraire, s’inscrire dans une logique de confrontation croissante avec certains de ses voisins et partenaires. Les tensions persistantes avec le royaume chérifien en constituent l’exemple le plus évident. Les rapports avec la Tunisie et, plus largement, l’attitude d’Alger à l’égard de plusieurs pays du Sahel ont, également, suscité des interrogations sur la nature et les objectifs de son interventionnisme régional.
Cette évolution mérite d’autant plus d’attention que l’influence d’un Etat ne se mesure pas uniquement à ses capacités militaires ou énergétiques. Elle se mesure, aussi, à sa capacité à rassembler, convaincre et créer des espaces de dialogue.
Or, une diplomatie essentiellement fondée sur la dénonciation, les mises en garde et les rapports de force risque paradoxalement d’affaiblir l’influence qu’elle cherche à exercer.
L’Algérie dispose donc de nombreux attributs d’une puissance régionale. La véritable question est de savoir comment elle choisit de les utiliser.
Car dans une région déjà traversée par les rivalités, les crises sécuritaires et les recompositions géopolitiques, une politique étrangère qui accentue les fractures risque moins de contribuer à l’équilibre régional qu’à ses déséquilibres.
Les Emirats, un acteur régional à ne pas sous-estimer
Il serait également imprudent de sous-estimer les Emirats arabes unis.
Abou Dhabi a développé au cours des dernières années une influence importante au Moyen-Orient et en Afrique, notamment, par ses investissements, ses relations diplomatiques et son implication dans plusieurs dossiers de crise.
Le Soudan en constitue un exemple particulièrement sensible. Les Emirats sont accusés par différentes parties et par certaines sources internationales de soutenir les Forces de soutien rapide engagées dans la guerre soudanaise. Abou Dhabi rejette ces accusations.
Quelles que soient les controverses entourant son rôle, une chose est difficilement contestable : les Emirats sont devenus un acteur diplomatique, économique et stratégique que les autres puissances régionales ne peuvent ignorer.
Une rupture avec un tel acteur n’est donc pas une décision anodine.
Le risque de l’isolement
La question n’est pas de savoir si l’Algérie doit accepter toutes les positions de ses partenaires.
Elle doit naturellement défendre ses intérêts et ses choix souverains.
Mais, une politique étrangère efficace ne consiste pas seulement à savoir dire non. Elle consiste aussi à savoir quand négocier, quand temporiser et quand préserver un canal de dialogue.

La multiplication des crises diplomatiques peut procurer, à court terme, le sentiment d’une politique ferme. A long terme, elle peut cependant réduire les marges de manœuvre d’un Etat.
Or, dans un environnement international où les alliances sont devenues mouvantes et où les intérêts économiques, sécuritaires et géopolitiques s’entrecroisent, l’isolement n’est jamais sans coût.
Une diplomatie sans juste milieu ?
La question dépasse finalement le seul différend algéro-émirati.
L’Algérie a-t-elle réellement besoin de transformer chaque désaccord majeur en confrontation diplomatique ?
La question mérite d’être posée sans polémique.
Il ne s’agit ni de nier les éventuels torts des Emirats ni de demander à Alger de renoncer à ses principes. Il s’agit simplement de rappeler une évidence diplomatique : La fermeté et le dialogue ne sont pas contradictoires.
Un Etat peut condamner les agissements d’un autre, défendre vigoureusement ses intérêts et, simultanément, maintenir une porte ouverte.
C’est souvent dans cet espace intermédiaire que se trouve la véritable efficacité diplomatique.
La rupture avec les Emirats ne réglera probablement aucune des grandes rivalités qui opposent les deux pays. Elle risque en revanche d’ajouter une nouvelle fracture à un paysage régional déjà profondément fragmenté.
A force de vouloir répondre aux crises par la rupture, ne risque-t-on pas de transformer la diplomatie elle-même en une succession de ruptures ?
Dr Lahcen Benchama





