La France peut-elle continuer à multiplier ses engagements extérieurs alors qu’une partie de sa population peine de plus en plus à vivre dignement ? La question mérite d’être posée, sans démagogie mais sans tabou.
Une pauvreté qui progresse
La France reste une grande puissance économique et l’un des pays disposant des systèmes de protection sociale les plus développés au monde. Pourtant, derrière cette image, la précarité gagne du terrain.
Les derniers chiffres de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) sont préoccupants : En 2024, 9,8 millions de personnes vivant en France métropolitaine étaient sous le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 1 337 euros par mois pour une personne seule (sur notre photo, les Françaises fouillent dans les poubelles pour vivre). Le taux de pauvreté atteint ainsi 15,4 %, son niveau le plus élevé depuis le début de la série statistique en 1996.
Ces chiffres ne signifient évidemment pas que 15,4 % des Français vivent dans la misère. Mais, ils témoignent d’une fragilisation importante d’une partie de la population : Familles monoparentales, enfants, travailleurs aux revenus modestes, personnes seules et ménages confrontés à l’augmentation du coût de la vie.
La pauvreté se mesure aussi dans les situations concrètes : Difficultés à payer son logement, ses factures, ses déplacements ou encore son alimentation.
Les images diffusées sur les réseaux sociaux montrant des personnes récupérant de la nourriture dans des poubelles, parfois, dans des quartiers particulièrement aisés, suscitent régulièrement l’indignation. Il faut évidemment se garder de transformer des vidéos isolées en statistiques. Mais, elles illustrent une réalité que les associations de solidarité connaissent depuis longtemps : La précarité alimentaire existe bel et bien dans la France d’aujourd’hui.
Une situation budgétaire de plus en plus contrainte
A cette fragilité sociale, s’ajoute une situation financière préoccupante.
En 2025, le déficit public français s’est élevé à 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB. Dans le même temps, les prélèvements obligatoires ont représenté 43,6 % du PIB.
Autrement dit, l’Etat et les administrations publiques doivent composer avec des dépenses considérables alors même que la dette accumulée limite leurs marges de manœuvre.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien l’Etat dépense, mais, pour quelles priorités il dépense.
Toujours plus pour la défense ?
Le contexte international explique, en partie, l’augmentation des dépenses militaires. La guerre en Ukraine, les tensions internationales et le retour de la question de la défense européenne ont conduit la France à accélérer son effort militaire.
La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit ainsi 413 milliards d’euros pour les armées sur la période. Pour 2026, le gouvernement a prévu une nouvelle augmentation très importante du budget de la défense, supérieure à celle initialement prévue par la programmation.
Ces dépenses peuvent naturellement être justifiées par la nécessité de protéger le territoire national et de renforcer l’autonomie stratégique française.
Mais, une question demeure : Jusqu’où peut-on accroître l’effort militaire lorsque, parallèlement, on demande aux citoyens d’accepter des économies, des hausses de prélèvements ou une réduction de certaines dépenses publiques ?
La question n’est pas de savoir s’il faut défendre la France. Elle est de savoir comment hiérarchiser les priorités lorsque les ressources sont limitées.
Le soutien à l’Ukraine : Solidarité ou priorité budgétaire ?
Depuis l’invasion russe de février 2022, la France soutient l’Ukraine sur les plans militaire, financier et humanitaire.
Ce soutien répond à une conception de la sécurité européenne : Pour Paris, aider l’Ukraine revient aussi à défendre l’ordre de sécurité européen et les intérêts stratégiques de la France.
Mais, cette politique a nécessairement un coût.
Il est donc parfaitement légitime qu’un citoyen français demande : Combien sommes-nous prêts à consacrer à cette guerre et pendant combien de temps ?
Poser cette question ne signifie ni soutenir la Russie ni abandonner l’Ukraine. Dans une démocratie, il est normal de discuter du montant des engagements internationaux, surtout, lorsque le pays connaît, lui-même, des difficultés budgétaires et sociales.
Et la politique française en Afrique ?
La question est encore plus sensible lorsqu’il s’agit de l’Afrique.
Depuis les indépendances, la France a entretenu avec plusieurs Etats africains des relations politiques, économiques et militaires particulièrement étroites. Les interventions militaires françaises sur le continent ont été nombreuses et le terme de « Françafrique » a été utilisé pour désigner les réseaux d’influence et les relations privilégiées entretenues avec certains régimes.

Il serait toutefois historiquement excessif d’affirmer que la France aurait systématiquement organisé des complots, renversé des gouvernements ou remplacé des dirigeants africains uniquement pour servir ses intérêts. Les situations diffèrent considérablement selon les pays et les périodes.
Mais, cela n’interdit nullement de poser une question de fond : La France doit-elle continuer à consacrer des ressources importantes à ses engagements extérieurs alors qu’elle éprouve, elle-même, des difficultés à financer certaines de ses priorités nationales ?
D’ailleurs, le mouvement actuel est déjà perceptible dans l’aide publique au développement : Le budget français consacré à cette politique a été fortement réduit en 2026. Les crédits de paiement de la mission « Aide publique au développement » sont passés de 4,37 milliards d’euros en 2025 à environ 3,67 milliards en 2026.
La France, elle-même, semble donc confrontée à la nécessité de revoir ses engagements extérieurs.
Une question de cohérence
Le problème n’est finalement pas celui de la solidarité internationale.
Une grande puissance a des responsabilités internationales. Elle ne peut pas se désintéresser de la sécurité de l’Europe, de l’Afrique ou des grands équilibres internationaux.
Mais, elle ne peut pas, non plus, ignorer les difficultés de sa propre population.
Lorsque près de 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, lorsque le déficit public atteint plus de 150 milliards d’euros et lorsque les prélèvements obligatoires dépassent 43 % du PIB, les choix budgétaires deviennent nécessairement un sujet politique majeur.
Il ne suffit plus de demander aux Français de faire des efforts. Il faut aussi leur expliquer où va l’argent public, quelles sont les priorités retenues et pourquoi certaines dépenses sont considérées comme indispensables tandis que d’autres sont réduites.
Pour une véritable hiérarchie des priorités
La question que l’on devrait poser n’est donc pas : « Faut-il aider les autres ? »
Elle serait plutôt :
« Jusqu’où peut-on aider les autres lorsque l’on peine soi-même à garantir à tous ses propres citoyens des conditions de vie dignes ? »

La France peut être solidaire de l’Ukraine, présente en Afrique et engagée dans la défense européenne. Mais, elle doit, également, être capable de lutter efficacement contre la pauvreté, de protéger les plus fragiles, de préserver son système de santé, son école et ses services publics.
Il ne s’agit pas d’opposer les Français aux Ukrainiens, ni les Français aux Africains.
Il s’agit de rappeler une évidence : Un Etat ne peut multiplier indéfiniment ses engagements sans tenir compte de ses ressources et de la situation de sa propre population.
Dans une démocratie, les citoyens sont en droit d’exiger, non seulement, de la solidarité, mais également, de la cohérence, de la transparence et une véritable hiérarchisation des priorités.
Car lorsque l’on demande toujours davantage d’efforts à ceux qui vivent déjà difficilement, une question finit inévitablement par se poser :
Qui doit faire les sacrifices, et pour quelles priorités ?
Dr Lahcen Benchama





