COTE D’IVOIRE : SORO et ses amis veulent-ils réécrire le 19 septembre 2002 (jour du coup d’état raté de Ouattara qui signa la partition du pays en deux ) ?

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Vingt-quatre ans après le 19 septembre 2002, certains militants de GPS (Générations et peuples solidaires) continuent de vouloir transformer une insurrection armée ayant profondément déchiré la Côte d’Ivoire en un prétendu geste héroïque. Et, lorsque le révisionnisme atteint le point où Guillaume Soro est comparé à George Washington, il s’agit de tenter de réécrire l’Histoire.

El Hadj Mamadou Traoré peut naturellement défendre Guillaume Soro. C’est son droit. Mais, comparer Soro à Washington est une comparaison historiquement bancale, politiquement aventureuse et intellectuellement difficile à soutenir.

George Washington combattait une puissance coloniale étrangère. Guillaume Soro, lui, était engagé dans une crise politico-militaire au sein de la Côte d’Ivoire, un Etat déjà constitué (sur notre photo, Guillaume Soro et Alassane Ouattara quand il y avait la bonne entente).

Voilà la différence fondamentale que les slogans militants ne pourront jamais effacer.

La guerre d’indépendance américaine opposait les Treize Colonies à la puissance britannique. L’objectif était la rupture avec une puissance coloniale et la naissance d’un nouvel Etat. Le 19 septembre 2002, la Côte d’Ivoire n’était pas une colonie étrangère à libérer. C’était un pays souverain, avec ses institutions, son territoire et ses populations. Le RDR (Rassemblement des républicains) d’Alassane Ouattara pour lequel Soro dit avoir pris les armes participait même au gouvernement. 

Mort du colonel Wattao Issiaka Ouattara (très proche de Soro) et ancien commandant des Forces Nouvelles, le 5 janvier 2020, à New York, aux Etats-Unis. Un mystère plane sur les causes véritables de son décès. On soupçonne le pouvoir…

On peut débattre à l’infini des injustices politiques de la Côte d’Ivoire d’alors. On peut dénoncer les discriminations, les exclusions et les dérives des régimes Konan Bédié et Laurent Gbagbo. On peut même considérer que certaines revendications portées par les rebelles étaient légitimes. Mais, aucune injustice ne transforme magiquement une rébellion armée en guerre d’indépendance. Et surtout, il faudrait cesser de raconter aux Ivoiriens que ceux qui ont attaqué le pays avaient le monopole du patriotisme. Car qu’est-il advenu du peuple que l’on prétendait libérer ? Que sont devenus les Ibrahim Coulibaly, Wattao et bien d’autres ? Soro lui-même vit-il paisiblement dans cette Côte d’Ivoire qu’il aurait débarrassée de la dictature ?

Washington n’est pas devenu le symbole d’un homme qui aurait abandonné son peuple après avoir engagé son combat. Il est resté au cœur de la construction politique du pays issu de la guerre d’indépendance. Son nom est associé à la naissance et à la consolidation des Etats-Unis.

Guillaume Soro, lui, a fini par quitter la Côte d’Ivoire et vit depuis plusieurs années hors du pays. Ceux qui admirent son courage politique ou soutiennent ses ambitions peuvent-ils répondre à la question suivante : Comment prétendre avoir pris les armes pour rendre au peuple ses droits et sa dignité tout en étant aujourd’hui éloigné de ce même peuple ?

Guillaume Soro reçu à Niamey le 13 novembre 2023 par le général-président Abdourahamane Tiani.

Le 19 septembre 2002 n’est pas une date anodine. Ce jour-là, la Côte d’Ivoire a basculé dans une crise qui allait provoquer des morts, des déplacements de populations, des affrontements et une division durable du territoire. De nombreux innocents comme le musicien, Marcellin Yacé, perdirent la vie. Ceux qui ont vécu cette période savent que ce ne fut pas une partie de plaisir héroïque racontée dans les réunions militantes. Il est donc temps que certains militants comprennent une chose : La fidélité à un homme ne donne pas le droit de falsifier l’Histoire.

Il est possible de soutenir Soro sans sanctifier la rébellion. Il est possible de défendre ses revendications politiques sans transformer le 19 septembre 2002 en jour de gloire. Il est possible de reconnaître les torts causés à certains fils du Nord sans distribuer des certificats de sainteté et d’héroïsme à Soro.

On ne peut pas comparer Guillaume Soro à George Washington là où l’Histoire impose encore la responsabilité et la mémoire. Et puisque certains veulent jouer avec l’Histoire, parlons aussi de « Pourquoi je suis devenu un rebelle ». Cet ouvrage ne doit pas être présenté comme si Guillaume Soro en avait été l’auteur-rédacteur au sens classique.

L’ouvrage repose sur des entretiens avec Serge Daniel Gbogbohoundada, journaliste béninois qui a recueilli et mis en forme la parole de Soro. La nuance n’est pas insignifiante. Parce qu’à force de transformer un responsable de rébellion en auteur de sa propre légende, puis, sa rébellion en guerre d’indépendance, puis, cette guerre en équivalent de la révolution américaine, on finit par ne plus raconter l’Histoire : On fabrique un roman politique. Et c’est précisément là que le débat devient dangereux.

Guillaume Soro reçu à Ouagadougou le 21 novembre 2023 par le capitaine-président Ibrahim Traoré.

La Côte d’Ivoire n’a pas besoin de nouveaux mythes. Elle a besoin de vérité.

Washington combattait pour détacher les colonies américaines d’une puissance étrangère. Soro combattait dans une Côte d’Ivoire qui existait déjà. Washington est devenu une figure fondatrice de l’Etat qu’il avait contribué à faire naître. Soro, après avoir pris les armes au nom d’une partie des Ivoiriens, a fini par vivre loin de cette terre dont il prétendait défendre les droits. La comparaison devrait donc s’arrêter là.

On ne réhabilite pas l’Histoire par des slogans.

Et surtout, à ceux qui veulent absolument transformer Guillaume Soro en George Washington, il faut poser une question toute simple : Si Soro est Washington, où est donc l’Amérique qu’il aurait libérée ?

Jean-Claude Djéréké

est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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