« Je prêterai serment à Yamoussoukro. Je déménagerai à Yamoussoukro… La première année, nous allons transférer la présidence, le ministère de l’Intérieur ; la seconde année, ce seront d’autres ministères. Certains ministères économiques resteront à Abidjan. Moi, j’ai beaucoup étudié le cas de Brasilia et d’Abuja. Et nous allons faire la même chose. Nous allons le faire de manière méthodique, de manière rationnelle, pas dans la pagaille. »
Ces propos ne datent pas d’hier. Ils ont été tenus en 2010, au moment où Alassane Ouattara cherchait à convaincre les Ivoiriens qu’il incarnait une nouvelle manière de gouverner. Le projet paraissait alors clair : Faire de Yamoussoukro une véritable capitale politique et administrative, conformément à la volonté de Félix Houphouët-Boigny, et procéder au transfert progressif des institutions depuis Abidjan (sur notre photo, Alassane Ouattara est à Yamoussoukro en touriste alors qu’il devait y résider).
La référence à Brasilia et à Abuja n’était d’ailleurs pas anodine. Brasilia, construite pour devenir la capitale du Brésil, et Abuja, choisie comme capitale du Nigeria, constituaient des exemples de transfert planifié et organisé. Le candidat Ouattara promettait donc aux Ivoiriens une démarche « méthodique » et « rationnelle ». Il ne s’agissait pas, disait-il, d’agir dans « la pagaille », mais, de programmer le déplacement des institutions année après année. Mais, qu’est-il advenu de cette promesse ?
Plus de quinze ans après ces déclarations, Yamoussoukro n’est toujours pas devenue la capitale administrative et politique effective de la Côte d’Ivoire. La présidence de la République demeure à Abidjan. Une grande partie de l’appareil gouvernemental y reste concentrée. Les administrations, les ambassades, les grandes entreprises et l’essentiel de la vie économique, continuent de fonctionner dans la capitale économique. Pourtant, en 2010, le calendrier semblait précis : La première année, la présidence et le ministère de l’Intérieur ; la deuxième année, d’autres ministères. Que s’est-il donc passé entre les promesses et la réalité ?
C’est précisément là que se pose le problème de la responsabilité politique. Une promesse électorale n’est pas une simple phrase prononcée devant un auditoire. Lorsqu’un candidat sollicite les suffrages des citoyens et prend publiquement des engagements, il contracte moralement une dette à l’égard de ceux qui lui accordent leur confiance. Le citoyen est donc en droit de demander des comptes.

Et cette question ne concerne pas seulement Yamoussoukro.
Le problème est plus profond : Peut-on encore croire aux promesses faites par ceux qui gouvernent lorsque les engagements annoncés, hier, sont oubliés une fois le pouvoir conquis ?
En 2010, il était, également, question d’un mandat de cinq ans. Or, le pouvoir ne s’est pas arrêté au terme de ce premier mandat. Les années ont passé, les mandats se sont succédé et la promesse du changement s’est progressivement transformée en une longue permanence au sommet de l’Etat.
La question n’est donc plus simplement de savoir pourquoi Yamoussoukro n’a pas reçu les institutions promises. Elle est de savoir ce que valent, dans une démocratie, les engagements pris devant le peuple.
Un dirigeant peut-il demander aux citoyens de respecter les lois tout en considérant ses propres promesses comme facultatives ? Peut-il réclamer la confiance du peuple au moment des élections et oublier ensuite les engagements qui avaient contribué à obtenir cette confiance ?
La démocratie ne repose pas seulement sur le vote. Elle repose également sur la parole donnée, la reddition des comptes et la possibilité pour les citoyens de demander aux gouvernants pourquoi certaines promesses ont été abandonnées. Voilà pourquoi le cas de Yamoussoukro est devenu symbolique. Il ne s’agit pas simplement d’une question géographique ou administrative. Il révèle le fossé qui peut exister entre le discours politique et l’action gouvernementale.
On pourrait même poser une question plus provocatrice : Quelle promesse importante faite en 2010 peut-on aujourd’hui présenter comme ayant été pleinement respectée ?
Les critiques adressées au pouvoir vont beaucoup plus loin. Certains observateurs dénoncent notamment une politique de favoritisme et de promotion de proches, de membres du même parti ou de personnes appartenant aux mêmes réseaux. Lorsque des responsables sont accusés d’incompétence ou de mauvaise gestion, le citoyen est naturellement en droit de demander pourquoi ils sont maintenus ou promus. La Côte d’Ivoire appartient à tous ses citoyens. Le véritable critère devrait être la compétence, l’intégrité et le service de l’intérêt général, et non l’origine, l’appartenance politique ou la proximité avec le chef de l’Etat.
C’est également dans ce contexte qu’il faut examiner le traitement réservé aux voix critiques. Dans une démocratie, critiquer le gouvernement n’est pas un crime. Questionner l’utilisation des fonds publics, dénoncer une mauvaise gestion ou demander des explications sur les décisions de l’Etat relève normalement de l’exercice de la citoyenneté.
Le cas de Justin Koné Katinan, figure du PPA-CI et ancien responsable gouvernemental, s’inscrit dans cette bataille politique. Sa convocation par les autorités, à la suite d’une plainte du RHDP, nourrit nécessairement le débat sur la liberté de critique et sur les rapports entre pouvoir et opposition. Une démocratie forte ne devrait pas avoir peur de ses contradicteurs. Elle devrait leur répondre par des arguments, des chiffres et des résultats. Car, lorsqu’un gouvernement est convaincu d’agir correctement, la meilleure réponse à ses détracteurs n’est pas nécessairement la contrainte. C’est le bilan.
Aux accusations de mauvaise gouvernance, il faut répondre par la transparence. Aux accusations de détournement de fonds publics, il faut répondre par des audits indépendants et la publication des résultats. Aux accusations de favoritisme, il faut répondre par des nominations fondées sur la compétence. Aux accusations de promesses non tenues, il faut répondre par des explications précises. Voilà ce que devrait être une démocratie adulte.
Le problème de la Côte d’Ivoire n’est donc pas seulement celui d’une capitale qui n’a pas été transférée comme annoncé. Il est celui d’une parole politique qui semble parfois perdre sa valeur une fois les élections passées. La ville de Yamoussoukro attend toujours.

Elle attend toujours de devenir pleinement ce que Félix Houphouët-Boigny avait voulu qu’elle soit. Elle attend les institutions que l’on annonçait devoir y installer progressivement. Elle attend que les promesses de 2010 cessent d’être des souvenirs de campagne pour devenir une réalité. Les Ivoiriens, eux aussi, attendent des réponses.
Car que vaut la parole d’un dirigeant lorsqu’il ne fait pas ce qu’il avait promis de faire et ne dit pas clairement au peuple pourquoi il a changé de cap ? Un homme d’Etat n’est pas jugé uniquement sur les discours qu’il prononce lorsqu’il cherche le pouvoir. Il est surtout jugé sur les actes qu’il accomplit une fois qu’il le détient.
La grandeur politique ne consiste donc pas à multiplier les promesses. Elle consiste à tenir celles qui ont été faites, à reconnaître celles qui ne peuvent plus l’être et à rendre des comptes au peuple.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





