COTE D’IVOIRE : C’est le peuple lui-même qui se libère et non un (hypothétique) sauveur qui viendrait libérer le peuple

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Des centaines d’Ivoiriens sont toujours en exil, exposés à des maladies de toutes sortes. Certains comme Mamadou Ben Soumahoro, Pol Dokui ne sont revenus au pays que dans un cercueil. Bruno Dogbo Blé, Jean-Noël Abehi, Anselme Séka Yapo et d’autres dignes et valeureux soldats sont encore en prison. Les prix des denrées alimentaires ne cessent de grimper. De jour en jour, l’espace des libertés se réduit comme peau de chagrin. Pendant ce temps, des entreprises étrangères comme Orange, Bouygues ou Bolloré, s’enrichissent, tranquillement, et ceux qui disaient avoir pris les armes pour développer le Nord ivoirien construisent, partout, sauf à Mankono ou à Kouto. Nous voulons tous que les choses changent. Mais, cela est-il possible quand certains compatriotes attendent des mots d’ordre avant d’agir ? Je voudrais inviter ces derniers à lire ou à relire Une si longue lettre de la Sénégalaise Mariama Bâ.

Dans ce roman, c’est Ramatoulaye qui s’affranchit elle-même de l’oppression, de la chosification et de la domination. On la voit effectivement se déchaîner contre Tamsir, le grand frère de son époux fraîchement inhumé, après que ce dernier lui annonça son désir de l’épouser. Tamsir était accompagné, ce jour-là, de Mawdo (l’ami de son mari) et de l’Imam de la mosquée du quartier. Elle s’en prend aussi à une coutume qui veut qu’un homme “récupère” la femme laissée par son défunt frère ; elle explose, donne libre cours à une colère longtemps contenue. Voici un extrait de sa lettre à Aïssatou, son amie d’enfance confrontée comme elle au drame de la polygamie : “Je regarde Tamsir droit dans les yeux. Je regarde Mawdo. Je regarde l’Imam. Je serre mon châle noir. J’égrène mon chapelet. Cette fois, je parlerai. Ma voix connaît trente années de silence, trente années de brimades… As-tu jamais eu de l’affection pour ton frère ? Tu veux déjà construire un foyer neuf sur un cadavre chaud. Alors que l’on prie pour Modou, tu penses à de futures noces. Ah ! oui : ton calcul, c’est devancer tout prétendant possible, devancer Mawdo, l’ami fidèle qui a plus d’atouts que toi et qui, également, selon la coutume, peut hériter de la femme. Tu oublies que j’ai un cœur, une raison, que je ne suis pas un objet que l’on se passe de main en main. Tu ignores ce que se marier signifie pour moi : un don total de soi à l’être que l’on a choisi et qui vous a choisi… Je ne serai jamais le complément de ta collection… Tamsir, vomis tes rêves de conquérant. Ils ont duré quarante jours. Je ne serai jamais ta femme.” 

Ce roman aurait bien pu s’appeler aussi “La révolte de Ramatoulaye” car il ne fait l’ombre d’aucun doute que nous avons affaire, dans ces splendides pages, à une femme révoltée, en colère, déterminée à tourner la page de plusieurs années de frustrations et d’humiliations. En d’autres termes, la voix qui nous parle dans ce roman est celle d’une femme qui a décidé de se mettre debout, de prendre son destin en main, de parler haut et fort et de dire “non” à des pratiques qui l’ont avilie et humiliée pendant trois décennies et qui ont pour noms, oppression, chosification et domination.

Comme Ramatoulaye, chaque fils et fille de ce continent méprisé, exploité, dominé et opprimé depuis de nombreuses décennies par la France devrait se redresser et se dresser contre l’injustice, les mensonges et la domination de la France. Chacun (e) de nous devrait quitter sa peur et travailler, hic et nunc, à mettre fin aux souffrances du continent. Au lieu de nous résigner et de subir en silence, nous devrions nous révolter contre la criminelle Françafrique d’Houphouët et du général de Gaulle qui ne nous a apporté que la misère, les coups d’état, la désolation et la mort. Personne ne vient libérer Ramatoulaye ; c’est elle-même qui se libère ; elle n’attend le mot d’ordre de personne pour briser les chaînes de la servitude et de l’oppression ; elle aurait pu abdiquer, confier son sort au prophète Mahomet comme certains crétins attendent que Jésus fasse tout à leur place, se résigner à son triste sort en disant : “à quoi bon lutter ? Les femmes ont toujours fait la volonté des hommes” mais notre héroïne ose tenir tête à Tamsir en lui déclarant qu’elle ne sera jamais sa femme. Et, effectivement, Tamsir ne parviendra pas à l’épouser. Cette Ramatoulaye frondeuse, teigneuse et courageuse interpelle les peuples africains qui ont tendance à tout attendre des leaders de l’opposition, ce qui est une grosse erreur car, quels que soient leur générosité et leur courage, les leaders ne peuvent tout seuls apporter le changement. Certes, ils peuvent éclairer, canaliser, encourager ou galvaniser mais, à la fin, c’est toujours le peuple qui fait la révolution, change le cours de son destin. C’est le sens qu’on peut donner à la fameuse phrase prononcée par le leader chilien, Salvador Allende, peu avant sa mort : “L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait.” Il appartient aujourd’hui aux peuples africains de faire l’Histoire en s’insurgeant, partout et ensemble, contre le F CFA, contre les bases militaires françaises en Afrique, contre le monopole des entreprises françaises, etc. N’attendons pas que les leaders nous donnent des mots d’ordre. Car ces mots d’ordre ne viendront jamais. Prenons les devants, si nous avons l’impression qu’ils tergiversent, tournent en rond ou qu’ils ne vont pas aussi vite que nous aurions voulu ! 

C’est dire que le personnage de Ramatoulaye ne parle pas uniquement aux femmes opprimées et chosifiées ici ou là mais à tous les Africains attachés à la liberté et à la souveraineté de leur continent. 

La jeunesse africaine doit prendre sa place dans ce combat contre l’injustice et les mensonges de la France, elle qui, de Ouagadougou à Libreville en passant par Douala, n’a plus peur de dire ce qu’elle pense de la France comme en témoignent les propos du rappeur Valsero lors du colloque sur “Les mobilisations citoyennes en Afrique”, organisé les 21 et 22 novembre 2016 par le Centre de recherches internationales de Sciences-Po en collaboration avec le département des études africaines de l’Université Columbia (New York) et l’Université de Paris-I : “Je ne suis pas venu vous parler de Paul Biya, cela ne m’intéresse pas de radoter sur la situation du Cameroun que tout le monde connaît. Je veux vous parler de vos responsabilités. Il n’y a pas simplement un problème Paul Biya au Cameroun. Il y a un problème avec la France. S’il n’y avait pas la France, Biya ne serait plus président depuis des lustres.” Et le porte-parole du mouvement “Croire au Cameroun” de conclure : “Paul Biya est au pouvoir depuis trente-quatre ans. Nous avons le F CFA, nous avons Bolloré qui contrôle les ports de Douala et de Kribi, le chemin de fer et maintenant les cinémas, nous avons l’ambassadeur de France qui a tellement de pouvoir, le PMU… tout cela est visible. La France s’est implantée comme un virus. Il est temps de jeter les bases de rapports sains, décolonisés.” (cf. http://www.cameroonvoice.com/news/article-news-27875.html).

Ce n’est pas Macron qui pourrait “jeter les bases de rapports sains et décolonisés”. Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas un homme neuf, parce qu’il est un pion de l’oligarchie internationale qui se nourrit de la sueur et du sang des pauvres, parce qu’il croit que son pays ne peut prospérer que si l’Afrique est dirigée par des présidents dictateurs et soumis qui le laisseront piller facilement nos richesses. 

Jean-Claude DJEREKE
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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