COTE D’IVOIRE : L’argent (mauvais serviteur de Dieu) ne doit pas prendre le dessus au sein de l’épiscopat

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Des personnes se présentant comme des fidèles et intellectuels catholiques de l’archidiocèse d’Abidjan ont adressé, en janvier 2026, une lettre de quinze pages à leur archevêque, Mgr Ignace Bessi Dogbo. Ce document dénonçait notamment le fait que l’évêque exigerait que chaque paroisse verse mensuellement un montant déterminé et que le discours de l’ordinaire du lieu serait devenu excessivement centré sur les questions financières. La diffusion de cette lettre a suscité des réactions immédiates, parfois, virulentes.

Certains prêtres ont en effet soutenu que les véritables auteurs de cette correspondance ne seraient pas des laïcs, mais, des prêtres mécontents qui auraient perdu privilèges et avantages à la suite de l’arrivée du nouvel archevêque. Autrement dit, la lettre ne serait qu’une manœuvre interne déguisée, une contestation cléricale masquée sous une identité laïque. Faut-il croire cette version ? Après avoir relu à plusieurs reprises le document des fidèles et intellectuels, il est difficile d’adhérer au narratif des défenseurs de Mgr Bessi. Plusieurs éléments invitent plutôt à penser que cette lettre peut bel et bien émaner de fidèles laïcs.

Premièrement, des prêtres auraient très probablement fondé leur argumentation sur des références explicites â la Bible, au Code de droit canonique, aux textes conciliaires ou aux déclarations de papes récents afin de donner un poids juridique et théologique incontestable à leur démarche. Or la lettre, telle qu’elle circule, adopte davantage un registre moral, pastoral et communautaire qu’un raisonnement canonique structuré. Cela correspond davantage au profil de laïcs engagés qu’à celui de clercs formés au droit ecclésiastique (sur notre photo, le pape François élève Mgr Ignace Bessi Dogbo au rang de cardinal le 6 octobre 2024).

Deuxièmement, le style même du document interpelle. On y trouve une abondance de formules de respect, de déférence et de politesse qui correspond davantage à l’attitude de fidèles s’adressant à leur pasteur qu’à celle de prêtres écrivant à un supérieur hiérarchique qu’ils côtoient régulièrement dans un cadre institutionnel. Cette dimension relationnelle est importante : La distance hiérarchique ressentie par les laïcs est naturellement plus grande que celle vécue par des prêtres appartenant au même presbyterium.

Troisièmement, l’argument selon lequel des prêtres auraient perdu leurs privilèges financiers avec l’arrivée du nouvel archevêque semble historiquement fragile. Depuis l’époque de Mgr Bernard Agré, les curés n’ont plus un accès direct aux finances paroissiales dans les conditions qui prévalaient auparavant. Autrement dit, la perte d’éventuels avantages matériels ne date pas d’aujourd’hui. Il est donc difficile d’expliquer la lettre uniquement par une frustration récente liée à un changement de gouvernance.

Attribuer systématiquement ce document à des prêtres revient aussi, d’une certaine manière, à sous-estimer les laïcs. Cela revient à penser que ceux-ci seraient incapables de produire une analyse structurée, argumentée et cohérente. Or, cette vision est non seulement injuste, mais, sociologiquement dépassée. De nombreux laïcs catholiques disposent aujourd’hui d’une formation universitaire solide. Certains ont étudié la théologie ; d’autres ont lu les textes du concile Vatican II et suivent attentivement la vie de l’église. L’époque où les laïcs étaient perçus comme de simples exécutants est révolue. Le concile a d’ailleurs rappelé clairement que les fidèles « ont le droit et parfois même le devoir » d’exprimer leur opinion pour le bien de l’église (Lumen gentium, 37). La parole des laïcs n’est donc pas une contestation illégitime. Elle fait partie de la vie ecclésiale normale.

La question de l’anonymat des auteurs a également suscité des interrogations. Pourquoi le collectif n’a-t-il pas signé la lettre ? Des témoignages recueillis sous le sceau de la confidence évoquent la crainte de représailles ou de pressions, voire, des inquiétudes pour la sécurité personnelle. Que ces craintes soient fondées ou non importe finalement moins que ce qu’elles révèlent : L’existence d’un climat de peur perçu par certains fidèles. Dans un contexte religieux, cette perception mérite d’être prise au sérieux, car la confiance constitue un élément essentiel de la communion ecclésiale.

Il est également important de préciser un point souvent caricaturé dans les débats : Ce n’est pas parce que des laïcs regrettent que l’archevêque soit perçu comme obsédé par les questions d’argent qu’ils cautionnent pour autant le luxe et la course au matériel de certains prêtres. La critique d’une orientation pastorale ne signifie pas l’approbation des dérives opposées. Les fidèles peuvent à la fois souhaiter une église moins centrée sur les finances et refuser les comportements de clercs qui recherchent le confort, les avantages matériels ou les signes extérieurs de richesse. Dans la tradition chrétienne, l’exigence de sobriété vaut pour tous, évêques comme prêtres.

Cette question rejoint d’ailleurs un enseignement constant du magistère récent. Le pape François ne cessait de rappeler que les pasteurs doivent être proches de leur peuple et éviter toute tentation de mondanité spirituelle, dénonçant les « pasteurs avec une psychologie de princes ». Déjà, le pape Benoît XVI soulignait que l’église ne grandit pas par le pouvoir ou l’argent, mais, par la sainteté et le témoignage. Quant au Pape Jean-Paul II, il rappelait que les pasteurs sont appelés à être des serviteurs et non des gestionnaires préoccupés uniquement de structures matérielles. Ces rappels montrent que la préoccupation exprimée dans la lettre s’inscrit dans une réflexion ecclésiale plus large et non dans une opposition personnelle.

Il ne s’agit donc pas de soupçonner tel ou tel prêtre ni, a fortiori, de déclencher une chasse aux sorcières au sein du clergé. Une telle approche serait à la fois injuste et contre-productive. La véritable question n’est pas de savoir qui a écrit la lettre, mais, si les faits qu’elle expose sont vrais ou faux. C’est là que devrait se situer le débat. Si les accusations sont infondées, il conviendra de les démonter avec transparence et pédagogie. Si elles contiennent une part de vérité, alors, il faudra avoir le courage pastoral de rectifier le tir.

Dans toute institution humaine, y compris l’église, les tensions sont inévitables. Elles deviennent problématiques seulement lorsqu’elles sont niées ou dissimulées. Une église vivante est une église capable d’écouter, de dialoguer et de se réformer lorsque cela est nécessaire. L’Histoire montre que les crises peuvent devenir des occasions de purification et de croissance spirituelle, à condition que chacun accepte de privilégier la vérité sur les intérêts personnels et la communion sur les rapports de force.

En janvier 2026, la Conférence épiscopale ivoirienne, avec le non apostolique, Mgr Mauricio Rueda Beltz, s’est engagée pour « une église témoin d’espérance et de paix ». L’argent n’est pas au centre des débats bien qu’utile pour le bon fonctionnement de l’église.

Au fond, cette affaire pose une question essentielle : Quelle place accorde-t-on aujourd’hui à la parole des laïcs dans l’église ? Sont-ils des partenaires responsables ou de simples exécutants silencieux ? La réponse à cette question déterminera largement la manière dont de telles situations seront gérées à l’avenir.

Si les faits dénoncés dans la lettre sont inexacts, ils doivent être corrigés. S’ils sont exacts, ils doivent être traités. Dans les deux cas, la recherche sincère de la vérité, de la communion et du bien commun de l’église, doit primer sur les réflexes corporatistes ou défensifs. C’est à ce prix que la confiance pourra être préservée et que la mission pastorale pourra continuer à porter du fruit.

Jean-Claude Djéréké

Est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)

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