Parmi les grandes figures de la lutte pour l’indépendance du Cameroun, certains noms reviennent souvent dans les récits historiques : Ruben Um Nyobè, Roland-Félix Moumié ou encore Ernest Ouandié. Pourtant, un autre combattant mérite d’être évoqué avec la même intensité : Osendé Afana. Originaire du département de la Lékié, il demeure moins connu du grand public, alors même qu’il s’est battu avec la même détermination pour la véritable indépendance de son pays.
Il y a aujourd’hui soixante ans, Osendé Afana (premier docteur en sciences-économiques de l’Afrique noire, notre photo) tombait sous les balles et la brutalité des forces qui combattaient le mouvement nationaliste camerounais. Son destin fut tragique, à l’image de celui de plusieurs leaders de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Comme Um Nyobè, Moumié ou Ouandié, il fut victime d’une répression impitoyable visant à empêcher l’émergence d’un Cameroun réellement libre et souverain.
Une mort tragique à la frontière du Congo
C’est à Ndélélé, un village situé près de la frontière avec le Congo-Brazzaville, que les forces armées camerounaises parvinrent à capturer Osendé Afana en mars 1966. Selon plusieurs témoignages, il fut ensuite décapité, preuve de la violence extrême qui caractérisait la lutte contre les militants nationalistes de l’époque.

Beaucoup ont vu dans cet acte une volonté politique claire. Le président de l’époque, Ahmadou Ahidjo, aurait voulu la tête du rebelle, comme Hérodiade exigea la tête de Jean-Baptiste dans le récit biblique (Marc 6, 24). Cette comparaison illustre la dimension symbolique de cette exécution : Il ne s’agissait pas seulement de neutraliser un adversaire, mais, d’envoyer un message de terreur à tous ceux qui continuaient à rêver d’une indépendance totale.
Certains historiens et militants ont également évoqué la possibilité d’une trahison interne. Selon cette hypothèse, Osendé Afana aurait été dénoncé ou mal protégé dans le front de lutte ouvert à l’Est du Cameroun. Le nom de Henri Hogbe Nlend a parfois été cité dans ces discussions, sans que les preuves historiques soient totalement établies. Ce qui est certain, en revanche, c’est que ce front de résistance était fragile et mal préparé. A l’Ouest du pays, un autre front existait déjà sous la direction d’Ernest Ouandié.
Quelles que soient les circonstances exactes, la mort d’Osendé Afana marqua une étape tragique dans la longue lutte des nationalistes camerounais.
Un intellectuel de premier plan
Au-delà du militant politique, Osendé Afana fut un intellectuel exceptionnel. Il est souvent présenté comme le premier docteur en économie de l’Afrique noire francophone. Sa thèse, publiée en 1966 aux éditions Maspero, portait un titre révélateur : « L’économie ouest-africaine. Perspectives et développement ».
Dans cet ouvrage, il développait des idées particulièrement audacieuses pour l’époque. L’une de ses thèses centrales était que l’indépendance politique n’a aucun sens sans indépendance économique et monétaire. Pour lui, un pays qui ne contrôle pas sa monnaie reste dépendant des anciennes puissances coloniales.
Cette analyse le conduisait à défendre l’idée d’une monnaie africaine souveraine, capable de libérer les économies du continent des mécanismes hérités de la colonisation. Il dénonçait également l’usage des prêts internationaux comme instrument de domination. Selon lui, les puissances impérialistes utilisaient les crédits et les taux d’intérêt pour maintenir les pays pauvres dans une dépendance structurelle, en leur imposant des conditions de remboursement lourdes et contraignantes.
Ces analyses économiques apparaissent aujourd’hui d’une étonnante actualité, à une époque où de nombreux débats portent encore sur la souveraineté monétaire et sur les relations financières entre l’Afrique et les grandes puissances

Un esprit rebelle dès la jeunesse
Le caractère libre et frondeur d’Osendé Afana ne s’est pas construit du jour au lendemain. Dès sa jeunesse, il montra un esprit critique peu commun.
Il fit d’abord ses études au séminaire d’Otélé, puis, au grand séminaire de Mvolyé, à Yaoundé. Mais, très tôt, il manifesta une volonté de s’affranchir des héritages coloniaux. Ainsi, il abandonna rapidement le prénom français Castor, que ses parents lui avaient donné. Il considérait ce prénom comme une marque d’aliénation culturelle et préféra affirmer son identité africaine en utilisant exclusivement le nom d’Osendé Afana.
Ses idées jugées trop indépendantes lui attirèrent des difficultés dans le milieu ecclésiastique. C’est ainsi qu’il quitta le séminaire de Mvolyé pour poursuivre ses études au lycée général Leclerc de Yaoundé, où il obtint son baccalauréat en 1952.
Même dans ce nouvel établissement, son tempérament contestataire se manifesta. Avant la fin de l’année scolaire, il fut l’un des meneurs d’une grève d’élèves africains protestant contre la mauvaise qualité de la nourriture servie à l’internat. Ce premier mouvement révélait déjà sa capacité à mobiliser et à défendre la dignité de ses camarades.

L’engagement étudiant et la lutte anticoloniale
Après le baccalauréat, Osendé Afana poursuivit des études d’économie à Toulouse, en France. Mais, son séjour universitaire ne se limita pas à l’apprentissage académique. Fidèle à son tempérament rebelle, il s’engagea rapidement dans les mouvements politiques étudiants.
Il rejoignit la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), une organisation très active dans la lutte contre la colonisation. Au sein de cette structure, il occupa en 1956 le poste de trésorier et prit la direction du journal, « L’Étudiant d’Afrique noire », succédant au Dahoméen, Albert Tévoédjrè.
Dans ce milieu militant, il côtoya plusieurs personnalités qui allaient jouer un rôle important dans la politique africaine, notamment, le Congolais, Pascal Lissouba, le Guinéen, Alpha Condé, ou encore, l’Ivoirien, Konan Bédié.
Ses prises de position dérangeaient cependant les autorités coloniales françaises. Le journal qu’il dirigeait devint rapidement trop critique aux yeux du pouvoir. En 1958, il dut quitter la France et rejoignit au Caire (Egypte) la direction extérieure de l’Union des populations du Cameroun (UPC).
L’exil et la lutte armée
La vie d’Osendé Afana fut ensuite marquée par l’exil et la clandestinité. Il séjourna notamment dans la Guinée d’Ahmed Sékou Touré en 1960, avant de s’installer au Congo-Brazzaville en 1963.
C’est depuis ce pays qu’il poursuivit son engagement révolutionnaire, convaincu que la lutte pour l’indépendance du Cameroun devait se poursuivre malgré la répression. Cette détermination le conduisit finalement à Ndélélé, où il trouva la mort le 15 mars 1966.
Une mémoire à réhabiliter
Soixante ans après sa disparition, Osendé Afana demeure une figure majeure, mais encore, insuffisamment, reconnue de l’histoire africaine. A la fois intellectuel brillant, militant anticolonial et visionnaire économique, il incarne une génération de penseurs et de combattants qui rêvaient d’une Afrique véritablement souveraine.
Son parcours rappelle que la lutte pour l’indépendance ne fut pas seulement une affaire de politique ou de guerre, mais aussi, une bataille d’idées. En affirmant que l’indépendance politique devait s’accompagner d’une indépendance économique et monétaire, Osendé Afana posait déjà les questions qui continuent aujourd’hui d’animer les débats sur l’avenir du continent africain.
Son sacrifice, comme celui de nombreux autres militants de l’UPC, mérite d’être médité et transmis aux nouvelles générations. Car comprendre son combat, c’est aussi comprendre les enjeux toujours actuels de la souveraineté africaine.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





