La question des coupures d’électricité intempestives en Côte d’Ivoire suscite aujourd’hui une vive controverse dans l’espace public. Face aux critiques, certains partisans du régime d’Alassane Ouattara tentent de relativiser la situation en évoquant le passé, notamment, sous la présidence de Laurent Gbagbo. Ils affirment que, hier, la Côte d’Ivoire importait de l’électricité du Ghana, tandis qu’aujourd’hui elle en exporterait. Mais, une telle comparaison résiste-t-elle à l’analyse ? Peut-on réellement mettre sur le même plan deux contextes aussi différents ? La réponse est clairement non.
En effet, sous le régime de Laurent Gbagbo, le pays était divisé. Une partie importante du territoire, notamment, la zone centre-nord et ouest (CNO), échappait au contrôle de l’Etat central. Cette situation exceptionnelle avait des conséquences majeures sur la gestion des ressources publiques. Une part significative des recettes nationales ne parvenait pas au gouvernement car elle était captée par les forces rebelles, parmi lesquelles figuraient Guillaume Soro et ses alliés. Malgré ce contexte de quasi-partition du pays, le gouvernement de Gbagbo continuait d’assurer le paiement de l’eau et de l’électricité dans les zones qu’il ne contrôlait pas.
Aujourd’hui, le régime d’Alassane Ouattara exerce son autorité sur l’ensemble du territoire national et contrôle l’intégralité des recettes publiques. Il ne s’agit plus de gérer un pays divisé, mais, un Etat unifié disposant de tous ses leviers économiques. Malgré cette centralisation des ressources, les Ivoiriens font face à des coupures d’électricité récurrentes. Cette situation soulève des questions fondamentales : Comment expliquer qu’un pays disposant de tous ses moyens soit incapable d’assurer un service aussi essentiel que l’électricité ? Comment peut-on se targuer d’alimenter un pays voisin lorsque sa propre population est plongée dans l’obscurité ? Une telle contradiction fragilise la crédibilité du discours officiel. Elle donne l’impression d’un décalage entre la communication politique et la réalité vécue par les citoyens.
Mais, le problème ne se limite pas à l’électricité. Les difficultés actuelles s’inscrivent dans un cadre plus large d’échecs politiques. Les infrastructures scolaires sont insuffisantes, les structures sanitaires peinent à répondre aux besoins des populations, et l’accès à un logement décent demeure un défi pour une grande partie des Ivoiriens. A cela s’ajoute la chute des prix du cacao et de l’anacarde, deux piliers de l’économie nationale, qui fragilise davantage les revenus des paysans et accentue la pauvreté en milieu rural.
Face à un tel cumul de difficultés, la question de la responsabilité politique se pose avec acuité. Dans de nombreuses démocraties, l’échec politique s’accompagne d’une forme de reddition de comptes. L’exemple de Lionel Jospin peut être cité ici : Après son élimination dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2002, il avait choisi de se retirer de la vie politique, estimant que le verdict des urnes devait être respecté. Ce geste est perçu comme l’expression d’une certaine dignité et d’un sens de l’honneur.
A l’inverse, certains dirigeants africains, comme Denis Sassou N’Guesso, Paul Biya ou encore Alassane Ouattara, continuent de s’accrocher au pouvoir malgré les difficultés que traversent leurs pays. Cette attitude alimente le débat sur la gouvernance en Afrique et sur la nécessité d’un renouvellement des élites politiques.

Le véritable débat ne devrait pas porter sur une prétendue exportation d’électricité vers le Ghana, mais, sur la capacité des dirigeants à répondre aux besoins fondamentaux de leur population. L’électricité, au même titre que l’eau, la santé ou l’éducation, est un service essentiel qui conditionne le bien-être et le développement d’un pays. Avant de chercher à briller sur la scène régionale, il serait plus judicieux de résoudre les problèmes internes.
« La charité bien ordonnée commence par soi-même. » Cette maxime trouve ici tout son sens. Il appartient aux autorités ivoiriennes de mettre fin aux délestages et d’assurer un approvisionnement stable en électricité à leurs concitoyens. Les discours, aussi sophistiqués soient-ils, ne sauraient remplacer les actions concrètes. Les populations attendent des résultats, pas des justifications.
Jean-Claude Djéréké
Est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





