COTE D’IVOIRE : Les 80 ans du PDCI entre mémoire héroïque et questions essentielles

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Depuis le 9 avril 2026, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) célèbre ses 80 ans d’existence. Cet anniversaire, à mon avis, ne devrait pas être uniquement un moment de fierté. Il devrait aussi être un temps de réflexion lucide car si le PDCI fut, à ses débuts, un parti courageux et profondément patriote, son évolution suscite, aujourd’hui, de nombreuses interrogations.

A la fin des années 1940, le contexte colonial est particulièrement tendu. Engagé dans la lutte pour la dignité et les droits des populations africaines, le PDCI devient, rapidement, la cible d’une répression brutale. La montée de ce mouvement politique est vue d’un mauvais œil par les autorités coloniales françaises parce que le PDCI remet en cause l’ordre établi fait de discrimination, d’exploitation et d’injustice. Des militants sont arrêtés, battus, parfois, torturés. D’autres sont licenciés, privés de leurs moyens de subsistance pour avoir osé s’engager politiquement. Le prix de l’engagement est lourd, mais, les militants du PDCI ne reculent pas.

Parmi les figures marquantes de cette période, le sénateur, Victor Biaka Boda, occupe une place particulière. Biaka Boda, qui avait adhéré au RDA (Rassemblement démocratique africain) pendant son séjour en Guinée, incarne cette génération de leaders déterminés à défendre leur peuple. Sa mort, dans des conditions atroces — retrouvé pendu et déchiqueté dans la forêt — reste l’un des épisodes les plus tragiques et les plus marquants de la lutte pour la décolonisation. Elle symbolise, à la fois, la violence de la répression coloniale et le sacrifice consenti par certains pour la liberté. Face à la répression, la mobilisation populaire s’organise. En décembre 1949, a lieu la marche des femmes sur Grand-Bassam. Conduites par des figures courageuses comme Marie Koré et Anne-Marie Raggi, ces femmes se lèvent pour exiger la libération des leaders emprisonnés parmi lesquels Matthieu Ekra, Albert Paraiso, Jean-Baptiste Mockey, Jacob Williams, Bernard Dadié, Séry Koré, Kouamé Camara. Leur action reste un symbole fort de résistance et d’engagement citoyen (François Mitterrand et Félix Houphouët-Boigny dans les rues d’Abidjan en 1957 : Depuis 1950, ils étaient déjà de grands copains).

Mais, la tension atteint son paroxysme au début de l’année 1950. A la suite d’un incident, la quasi-totalité de la direction du PDCI est arrêtée. Des manifestations éclatent. La répression est violente. Alors que la police tire à blanc pour disperser les foules, des colons, eux, tirent à balles réelles. Treize manifestants sont tués. Pire encore, les autorités coloniales procèdent à des arrestations massives, emprisonnant des milliers de militants indépendantistes. C’est dans ce contexte que se produit un tournant décisif. En octobre 1950, en effet, Félix Houphouët-Boigny, qui avait obtenu en avril 1946 l’abolition du travail forcé dans les colonies françaises, décide de rompre avec les communistes et d’abandonner la contestation de l’Union française. Cette décision fait suite à une rencontre avec François Mitterrand. Celui-ci aurait menacé de renforcer la présence militaire en Afrique et de tenir Houphouët-Boigny pour responsable de tout trouble. Lors des élections législatives de 1951, une alliance est conclue avec l’Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR), le parti de Mitterrand. En 1952, l’affiliation du RDA à cette formation devient officielle. Si ce choix marque un repositionnement stratégique, certains y voient un renoncement à une certaine radicalité dans la lutte pour une indépendance totale.

Aujourd’hui, alors que le PDCI célèbre ses 80 ans, cet héritage historique mérite d’être revisité avec honnêteté. Car, au-delà des commémorations, plusieurs questions demeurent : Pourquoi le parti semble-t-il avoir progressivement relégué dans l’ombre des figures comme Victor Biaka Boda ou Jean-Baptiste Mockey ? Pourquoi le sacrifice de Biaka Boda et d’autres résistants, pourtant fondateur, n’est-il pas davantage mis en avant dans la mémoire collective du parti ? Pourquoi persiste-t-il une forme de dépendance du PDCI vis-à-vis de la France ? Pourquoi de nombreux cadres du PDCI possèdent-ils des biens, des comptes bancaires ou des attaches importantes en France ? Pourquoi certains continuent-ils de penser à tort d’ailleurs que seule une personne issue du groupe baoulé, ou ayant des liens avec celui-ci, est apte à diriger le PDCI ? Dans un pays aussi divers que la Côte d’Ivoire, cette perception peut apparaître en décalage avec les exigences d’inclusivité et de représentativité. Comment le PDCI, chassé du pouvoir en décembre 1999 par le RDR (Rassemblement des républicains) d’Alassane Ouattara, a-t-il pu s’allier à ce parti d’abord en 2005, puis, en 2010 ?

Henri Konan Bédié a raté le transfert du PDCI qu’il voulait opérer avec Tidjane Thiam, frappé par une mort aussi soudaine qu’inattendue. L’opposition a vu la main du pouvoir derrière ce forfait. Conséquence : Le PDCI n’est plus que l’ombre de lui-même.

Ces interrogations ne visent pas à nier l’apport historique du PDCI. Elles cherchent simplement à inviter à une réflexion profonde sur son identité, son rôle et son avenir. Car un parti politique, surtout, avec une telle longévité, ne peut se contenter de vivre sur des acquis. Il doit constamment se réinventer, s’adapter aux évolutions de la société et répondre aux attentes des nouvelles générations. En célébrant ses 80 ans, le PDCI a donc l’occasion de renouer avec l’esprit de courage et de patriotisme qui a marqué ses débuts. Cela passe par un travail de mémoire, une reconnaissance sincère des sacrifices du passé, mais aussi, par une volonté de transformation.

Car l’Histoire n’est pas seulement un héritage. Elle est, aussi, une responsabilité. Et, pour le PDCI, cette responsabilité consiste à se demander honnêtement s’il est encore dans le combat pour la vraie indépendance de la Côte d’Ivoire. 

Jean-Claude Djéréké

est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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