Le 17 juillet 2026, à Ouahigouya, le capitaine Ibrahim Traoré a condamné l’instrumentalisation de la foi et affirmé qu’aucune loi religieuse, y compris la charia, ne saurait primer sur la Constitution. Il a ajouté que la loi de l’Etat constitue l’autorité suprême et que toute personne qui ne peut accepter ce principe est libre de quitter le pays. Certains ont vu dans cette déclaration une hostilité envers la religion. Une lecture attentive montre qu’il ne s’agit pas d’une attaque contre les croyants, mais, d’un rappel de l’un des fondements de tout Etat moderne : La primauté de la loi commune sur les prescriptions particulières d’une confession.
Le capitaine Traoré avait probablement à l’esprit les nombreux jeunes Burkinabè qui partent suivre une formation religieuse dans certains pays étrangers, notamment, en Arabie saoudite, avant de revenir avec le désir de transformer profondément leur société selon les enseignements qu’ils y ont reçus. Or, chaque peuple possède son histoire, ses traditions et son équilibre social. Importer des modèles religieux ou idéologiques sans tenir compte des réalités nationales peut créer des tensions, fragiliser la cohésion sociale et alimenter les divisions.
Je partage, entièrement, la position du président burkinabè. Car Traoré n’interdit à personne de croire ou de ne pas croire. Il ne prive personne de sa liberté de conscience. Il rappelle simplement qu’aucune religion ne peut se substituer à l’Etat ni imposer ses règles à l’ensemble de la société. Dans une République, les citoyens appartiennent à des religions différentes. Certains se disent agnostiques ou athées. La Constitution est précisément le texte qui permet à tous de vivre ensemble dans le respect mutuel (sur notre photo, Ibrahim Traoré prie à la grande mosquée de Ouagadougou vendredi 6 juin 2025 lors de l’Eid Al-Adha).
Cette question est d’autant plus importante que le Burkina Faso traverse une crise sécuritaire sans précédent. Comment exercer librement sa religion lorsque les villages sont détruits, les populations déplacées et les écoles fermées ? Comment bâtir une vie spirituelle sereine lorsque le pays est menacé par les attaques terroristes ? La première responsabilité de l’Etat est d’assurer la sécurité des citoyens et la survie de la nation. Sans paix, il devient difficile de garantir l’exercice des libertés fondamentales, y compris la liberté religieuse.
L’histoire récente de l’Afrique montre, également, que les menaces contre la souveraineté des Etats ne viennent pas uniquement des groupes armés. Elles peuvent, aussi, provenir d’interventions étrangères. En Côte d’Ivoire, en 2011, l’intervention militaire française demeure, pour beaucoup d’Africains, un épisode qui soulève de profondes interrogations sur le respect de la souveraineté des peuples. Quelles que soient les lectures que l’on fasse de cette crise, il est permis de regretter que la plupart des autorités religieuses n’aient pas élevé plus fortement la voix pour défendre le principe de l’indépendance nationale et dénoncer les violences qui accompagnaient cette période.
Les responsables religieux, qu’ils soient imams, pasteurs ou prêtres, devraient donc comprendre que la protection de la patrie constitue une responsabilité morale majeure. Aimer Dieu ne dispense pas d’aimer son pays. Au contraire, la foi devrait conduire à défendre la justice, la paix, la dignité humaine et le bien commun. Une religion qui se désintéresse de la souveraineté nationale ou qui reste silencieuse devant les souffrances du peuple risque de perdre sa crédibilité. De même, une religion qui encourage les divisions, l’intolérance ou la violence trahit sa propre vocation spirituelle.
L’expérience d’autres pays africains montre que l’Etat est, parfois, amené à intervenir lorsque certaines pratiques religieuses portent atteinte à l’intérêt général. Au Rwanda, Paul Kagame a fait fermer de nombreuses églises et mosquées qui ne respectaient pas les normes sanitaires ou provoquaient d’importantes nuisances sonores. Il a, également, exigé que les responsables religieux disposent d’une formation théologique sérieuse afin de mieux encadrer leurs communautés. Cette décision traduisait la volonté de concilier liberté religieuse, ordre public et qualité de l’enseignement spirituel.
Au Cameroun, également, plusieurs préfets et sous-préfets ont engagé des opérations de fermeture d’églises de réveil non autorisées, notamment, en raison des nuisances sonores ou de leur fonctionnement en dehors du cadre légal. Là encore, il ne s’agit pas d’interdire la foi, mais, de rappeler que les activités religieuses doivent respecter les lois de la République, ainsi que, les droits des autres citoyens.
La véritable liberté religieuse ne signifie pas que tout est permis. Elle implique, à la fois, des droits et des devoirs. Les croyants ont le droit de pratiquer leur religion, mais, ils doivent, également, respecter les lois, préserver la paix sociale et tenir compte de leurs concitoyens. Une foi authentique ne cherche pas à imposer ses convictions par la contrainte. Elle témoigne par l’exemple, le dialogue et le service.

En conclusion, le capitaine, Ibrahim Traoré, ne s’est pas prononcé contre la religion. Il a voulu rappeler une vérité essentielle : La foi doit contribuer à renforcer la nation plutôt qu’à l’affaiblir. Lorsqu’elle favorise la paix, la solidarité, le respect de la loi et la défense du bien commun, elle devient un facteur de cohésion. Lorsqu’elle prétend remplacer les institutions de la République ou diviser les citoyens, elle devient une source de conflit.
Cette réflexion rejoint celle du philosophe, Gabriel Marcel, dans « L’Iconoclaste ». Pour Marcel, une communauté véritable ne peut exister que si chacun accepte de tenir compte de l’autre. Le respect de l’autre, de ses convictions et de ses droits constitue la condition indispensable de la paix civile. C’est pourquoi la bonne place de la religion dans la cité n’est ni au-dessus de l’Etat ni en dehors de lui, mais, aux côtés de tous ceux qui œuvrent pour une nation libre, juste, souveraine et fraternelle.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





