Le 20 février 2025, Emmanuel Macron répondait à Donald Trump qui, la veille, avait qualifié Volodymyr Zelensky de dictateur refusant d’organiser des élections. Emmanuel Macron avait alors défendu le président ukrainien en affirmant que celui-ci demeurait légitime tandis que Vladimir Poutine ne l’était pas. Le président français ajoutait qu’il fallait, d’abord, instaurer une paix durable avant d’organiser des élections libres en Ukraine. Selon lui, des élections organisées dans un pays en guerre seraient forcément biaisées, manipulées et dépourvues de crédibilité. Il alla même jusqu’à déclarer que la France n’oserait jamais commettre une telle erreur.
Pourquoi ce raisonnement ne s’applique-t-il jamais aux pays africains confrontés à des situations comparables ? Pourquoi demande-t-on, avec insistance, aux pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) d’organiser, rapidement, des élections alors même qu’ils sont confrontés au terrorisme, à l’insécurité et à des guerres qui fragilisent profondément leurs territoires ? Si Emmanuel Macron reconnaît qu’il est difficile d’organiser des élections libres dans une Ukraine en guerre, pourquoi refuse-t-on ce même droit à la prudence au Mali, au Burkina Faso ou au Niger ?
Cette différence de traitement donne le sentiment d’une profonde incohérence. Elle nourrit aussi l’idée selon laquelle l’Occident applique des principes différents selon qu’il s’agit de l’Europe ou de l’Afrique. Ce qui est jugé normal et raisonnable pour l’Ukraine devient soudain inacceptable lorsqu’il s’agit des pays africains. Beaucoup d’Africains voient dans cette attitude une forme de paternalisme ou même de mépris implicite. Lorsqu’un pays européen reporte des élections à cause de la guerre, cela est présenté comme du réalisme politique. Mais, lorsqu’un Etat africain fait de même dans un contexte de terrorisme massif, on parle immédiatement de confiscation du pouvoir, de dérive autoritaire ou de dictature.

L’histoire récente de la Côte d’Ivoire illustre parfaitement cette contradiction. Pourquoi la communauté dite internationale, notamment, la France, avait-elle poussé Laurent Gbagbo à organiser des élections dans une Côte d’Ivoire coupée en deux, avec une moitié du territoire contrôlée par une rébellion armée ? A cette époque, le pays vivait dans une situation de guerre larvée et d’extrême tension (sur notre photo montrant les conséquences de cette impréparation électorale, Laurent Gbagbo, son épouse, Simone Gbagbo et leur fils, se retrouveront dans les sous-sols de la présidence où les rebelles de Ouattara viendront les déloger. Gbagbo va se retrouver à la CPI quelque temps plus tard où il passera une dizaine d’années de sa vie). Ceux qui expliquent, aujourd’hui, qu’il est impossible d’organiser des élections crédibles en Ukraine soutenaient alors que des élections pouvaient parfaitement avoir lieu en Côte d’Ivoire malgré la partition du territoire et l’insécurité.
Cette contradiction continue de marquer la mémoire politique africaine. Beaucoup ont le sentiment que certaines puissances occidentales utilisent les principes démocratiques de manière sélective, selon leurs intérêts géopolitiques du moment. Quand un régime sert leurs intérêts, elles deviennent plus conciliantes. Lorsqu’il s’agit au contraire d’un pouvoir indépendant, elles brandissent immédiatement les exigences démocratiques comme des instruments de pression.
Le 12 février 2026, Tiken Jah Fakoly critiquait, lui aussi, les dirigeants de l’AES en affirmant qu’ils tardaient, volontairement, à organiser des élections et qu’ils utilisaient l’union des pays du Sahel comme prétexte pour conserver le pouvoir. Cette prise de position a suscité de nombreuses réactions. Certains Africains reprochent, désormais, à certaines figures médiatiques ou intellectuelles africaines de reprendre sans distance critique le vocabulaire et les analyses des puissances occidentales. Des termes comme « juntes », « dictateurs » ou « confiscation du pouvoir » sont, souvent, utilisés, sans véritable réflexion, sur les réalités sécuritaires et historiques vécues par ces pays.
Bien sûr, aucun pouvoir ne devrait s’éterniser sans contrôle démocratique. Mais, la question essentielle demeure celle du contexte. Peut-on sérieusement organiser des élections transparentes et paisibles dans des régions où les populations vivent sous la menace permanente des groupes armés ? Peut-on demander à des Etats confrontés à des attaques terroristes quotidiennes de fonctionner comme des démocraties occidentales vivant dans la stabilité depuis plusieurs décennies ?

Beaucoup d’Africains estiment que les dirigeants de l’AES cherchent, avant tout, à restaurer la sécurité avant de retourner aux urnes. Ils rappellent que, sans sécurité minimale, les élections risquent de devenir des simulacres servant uniquement à satisfaire les attentes de la soi-disant communauté internationale. Pour eux, la priorité actuelle du Mali, du Burkina Faso et du Niger reste la survie même de l’Etat.
Il existe, également, une autre contradiction, souvent, relevée dans les discours occidentaux sur le Sahel. Les pays de l’AES sont, régulièrement, présentés comme parmi les plus pauvres du monde. Mais, si ces Etats sont réellement sans importance stratégique ni économique, pourquoi la France s’est-elle autant accrochée à cette région pendant des décennies ? Pourquoi tant d’intérêts militaires, diplomatiques et économiques autour du Sahel ? Ces questions alimentent, naturellement, la méfiance d’une partie des opinions publiques africaines envers les discours officiels venus d’Occident.
Le débat autour des élections dans les pays en guerre révèle une question plus large, celle de l’égalité dans l’application des principes démocratiques. Si l’on admet qu’un pays européen agressé militairement peut reporter des élections pour préserver leur crédibilité, alors il faut également reconnaître aux pays africains confrontés au terrorisme le droit de réfléchir au moment et aux conditions les plus appropriés pour organiser des scrutins véritablement libres et sécurisés.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





