Au XXIe siècle, alors que l’on proclame partout son attachement au droit des peuples, à la décolonisation et au règlement pacifique des différends, certaines questions héritées de l’histoire coloniale demeurent étonnamment sensibles. Les tensions récentes autour de Ceuta montrent à quel point la question de Ceuta et Melilla reste chargée d’émotion, de méfiance et de non-dits entre le Maroc et l’Espagne.
Quand l’histoire ressurgit
Au XXIe siècle, il est pour le moins paradoxal de constater que certains peuples peuvent encore être profondément influencés par les discours des médias officiels et, plus encore, par ceux des formations politiques les plus radicales, au point de défendre des positions qui mériteraient pourtant d’être réexaminées à la lumière de l’histoire.
Les événements récents autour de Ceuta en offrent une illustration. Depuis la crise migratoire, des manifestations ont eu lieu en Espagne dans un climat de forte tension politique. Une partie de ces mobilisations vise la gestion de la crise par le gouvernement de Pedro Sánchez, mais, certaines expressions de colère ont également pris pour cible le Maroc et les déclarations de responsables marocains rappelant la revendication historique de Rabat sur Ceuta et Melilla (sur notre photo, à Ceuta, comme ailleurs en Espagne, la question des territoires revendiqués par le Maroc continue de susciter de vives réactions. Une mobilisation qui témoigne de la sensibilité persistante d’un contentieux hérité de l’histoire).
Cette réaction mérite que l’on s’interroge.
Une réalité administrative ne fait pas disparaître une revendication historique
Il faut, naturellement, distinguer les faits des positions défendues par les deux Etats.
Ceuta et Melilla sont aujourd’hui administrées par l’Espagne, qui les considère comme des villes autonomes espagnoles et affirme que sa souveraineté sur elles n’est pas négociable. Le Maroc, pour sa part, maintient, depuis longtemps, sa revendication sur ces deux territoires, qu’il considère comme historiquement marocains.
Le gouvernement espagnol a, encore récemment, réaffirmé son attachement à Ceuta et Melilla ainsi qu’à la souveraineté espagnole sur ces villes.
Mais, une question demeure : L’administration actuelle d’un territoire suffit-elle, à elle seule, à clore définitivement un débat historique et politique ?
La réponse ne peut être aussi simple.
L’histoire de Ceuta et Melilla est ancienne, complexe et antérieure aux Etats-nations contemporains. La situation actuelle est le résultat d’une longue succession d’événements historiques. La rappeler ne signifie pas nécessairement nier la réalité administrative présente ; cela signifie simplement reconnaître que l’histoire continue de peser sur les relations entre les deux pays.
Le poids du passé colonial
Il est difficile, dans ce contexte, de ne pas s’interroger sur un certain paradoxe.
L’Europe contemporaine se présente à juste titre comme l’un des espaces où se sont développés les principes de décolonisation, de respect des peuples et de règlement pacifique des différends. Pourtant, certaines situations territoriales héritées du passé colonial continuent d’être considérées comme définitivement acquises, sans que la discussion historique puisse même être sereinement posée.
Pourquoi ce qui est considéré comme une question légitime lorsqu’il s’agit d’autres territoires deviendrait-il soudainement tabou lorsqu’il s’agit de Ceuta ou de Melilla ?
Poser cette question ne signifie pas appeler à la confrontation ni remettre en cause les populations qui vivent aujourd’hui dans ces villes. Il s’agit simplement de rappeler qu’une revendication territoriale ancienne ne disparaît pas parce qu’elle dérange.
Derrière la colère, la crainte ?
La psychologie des foules montre que les réactions collectives les plus virulentes peuvent parfois être alimentées autant par la crainte que par la conviction.
On peut dès lors formuler une hypothèse : Certaines réactions espagnoles particulièrement vives ne traduisent-elles pas, au-delà du débat migratoire immédiat, une appréhension plus profonde face à la possibilité de voir la question de Ceuta et Melilla revenir avec davantage de force dans le débat international ?
Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que cette peur constitue la seule explication des réactions observées. Mais, elle pourrait contribuer à expliquer pourquoi toute déclaration marocaine relative au statut de ces villes provoque une telle crispation.
Tout le monde semble alors se retrouver sur la défensive : L’Espagne parce qu’elle redoute que sa souveraineté soit contestée ; le Maroc parce qu’il refuse que sa revendication historique soit considérée comme définitivement éteinte.

Le temps du dialogue
Pourtant, ni les manifestations hostiles, ni les discours nationalistes, ni les déclarations de fermeté ne permettront de régler une question aussi ancienne.
L’Espagne peut défendre sa position. Le Maroc peut maintenir la sienne. Mais, entre la confrontation permanente et le renoncement à ses convictions, il existe une troisième voie : Celle du dialogue, de la connaissance de l’histoire et de la recherche patiente d’une solution pacifique.
Car l’histoire ne disparaît pas parce qu’on refuse d’en parler.
Et peut-être est-ce précisément là que réside le véritable paradoxe de notre époque : On prétend avoir dépassé les logiques impériales du passé, mais, certaines de leurs conséquences continuent de peser sur les relations entre les peuples.
Ceuta et Melilla en sont, aujourd’hui encore, l’une des expressions les plus sensibles.
Dr Lahcen Benchama





