La décision annoncée en septembre 2026 de porter les relations diplomatiques entre le Maroc et Israël au niveau des ambassades suscite des réactions contrastées, au Maroc comme dans le monde arabe et musulman. Au-delà des considérations diplomatiques et géopolitiques, cette évolution invite aussi à regarder une réalité historique souvent insuffisamment prise en compte : La présence juive constitue depuis l’Antiquité l’une des composantes de l’histoire et du patrimoine marocains.
Une décision diplomatique qui ne fait pas l’unanimité
La décision du Maroc et d’Israël d’élever leurs représentations diplomatiques au niveau des ambassades marque une nouvelle étape dans des relations renouées en 2020 dans le cadre du processus de normalisation engagé sous l’égide américaine.
L’annonce prévoit également la nomination d’ambassadeurs et l’approfondissement de la coopération entre les deux pays. Il convient toutefois de distinguer la décision politique de sa mise en œuvre effective : Les ambassades doivent encore être installées et les ambassadeurs nommés (les chefs de la diplomatie du Maroc Nasser Bourita et d’Israël Gideon Sa’ar se sont rencontré le 16 septembre 2026 aux Nations-Unies grâce à l’entregent des représentants américains aux Nations-Unies pour accélérer le processus).
Cette évolution ne fait évidemment pas l’unanimité.
Au Maroc, le Parti de la justice et du développement (PJD) a réaffirmé son opposition à toute normalisation avec Israël. D’autres acteurs politiques et sociaux défendent, au contraire, la nécessité de préserver les intérêts stratégiques de l’Etat et de maintenir les canaux diplomatiques ouverts.
A l’extérieur du Maroc, certains Etats, partis et mouvements qui font de la cause palestinienne une priorité politique considèrent également le rapprochement avec Israël comme incompatible avec leur conception du règlement du conflit israélo-palestinien.
Mais, le monde arabe et musulman n’est pas un bloc homogène sur cette question : Les positions des Etats, des partis et des sociétés civiles diffèrent sensiblement.
Avant la diplomatie, il y a l’Histoire
Au-delà de ces controverses politiques, une autre dimension mérite d’être rappelée : L’Histoire du Maroc ne peut être dissociée de son héritage juif.
Le Maroc est un pays dont l’identité s’est construite au fil des siècles par la rencontre de plusieurs composantes. La Constitution de 2011 évoque elle-même une identité nationale plurielle, nourrie notamment par des affluents arabe-islamique, amazigh, saharo-hassani, africain, andalou, hébraïque et méditerranéen.
La présence juive au Maroc est particulièrement ancienne. Elle remonte à l’Antiquité et s’est développée au fil des siècles dans différentes régions du Royaume.
Au lendemain de la création de l’Etat d’Israël, en 1948, le Maroc comptait encore entre 250 000 et 300 000 Juifs. En quelques décennies, l’immense majorité de cette population émigra, principalement, vers Israël, mais également, vers la France, le Canada et d’autres pays.
Un départ aux causes multiples
Il faut cependant éviter une lecture trop simpliste de cet exode.
Tous les Juifs marocains ne sont pas partis dans les mêmes circonstances ni pour les mêmes raisons. Le départ fut lié à plusieurs facteurs : L’essor du mouvement sioniste, la création de l’Etat d’Israël, les transformations politiques et économiques du Maroc après l’indépendance, les restrictions qui ont parfois frappé l’émigration et, pour certains, le désir de rejoindre des membres de leur famille déjà installés à l’étranger.
Une partie des départs s’effectua d’ailleurs dans des conditions clandestines avant que l’émigration vers Israël ne soit de nouveau facilitée au début des années 1960.
L’histoire de cet exode mérite donc d’être racontée avec nuance, loin des simplifications qui opposeraient mécaniquement « départ volontaire » et « départ forcé ».

Un million de descendants mais une communauté devenue très réduite
Aujourd’hui, la communauté juive vivant au Maroc est devenue très réduite, de l’ordre de quelques milliers de personnes.
En revanche, une importante diaspora d’origine marocaine demeure présente notamment en Israël, en France, au Canada et ailleurs.
Certaines organisations communautaires avancent le chiffre d’environ un million de personnes d’origine juive marocaine à travers le monde. Ce chiffre doit être compris comme une estimation de la diaspora et de ses descendants, et non comme celui de citoyens marocains juifs résidant actuellement au Maroc.
Cette distinction est essentielle.
Car l’attachement d’une partie de cette diaspora au Maroc ne s’est pas éteint avec l’émigration.
Le Maroc n’a pas oublié ses Juifs
Des familles continuent de revenir sur les terres de leurs ancêtres. Elles visitent les anciennes mellahs, les synagogues et les cimetières où reposent leurs parents.
Des pèlerinages, ou hiloulot, continuent également d’être organisés autour de la mémoire de saints juifs marocains dans différentes régions du Royaume.
Cette relation particulière entre les Juifs marocains et leur pays d’origine n’est pas seulement sentimentale. Elle est aussi culturelle, familiale et patrimoniale.
A Fès, Marrakech, Essaouira, Meknès, Casablanca, Oujda, Tétouan ou dans de nombreuses autres villes et régions, les traces de cette présence sont encore visibles.
Synagogues, cimetières, mellahs, manuscrits, traditions musicales, gastronomie, artisanat et mémoire familiale témoignent d’une histoire commune.
Une mémoire désormais assumée par l’Etat
Le Royaume lui-même a choisi de préserver cette mémoire.
Lors de la restauration de la synagogue Slat Alfassiyine à Fès, le roi, Mohammed VI, a souligné que l’héritage juif constituait une composante du patrimoine spirituel marocain et a appelé à la restauration d’autres synagogues du Royaume.
Cette politique de préservation est particulièrement significative : Elle montre que la mémoire juive n’est pas considérée comme une réalité étrangère à l’histoire nationale, mais, comme l’une de ses composantes.
Comment tourner le dos à une partie de soi-même ?
Dès lors, une question mérite d’être posée : Comment le Maroc pourrait-il tourner le dos à une partie de sa propre histoire ?
Il ne s’agit évidemment pas de confondre l’histoire des Juifs marocains avec la politique de l’Etat d’Israël.
Les deux réalités doivent être distinguées.
Etre attaché au patrimoine judéo-marocain ne signifie pas approuver telle ou telle politique menée par un gouvernement israélien. De même, critiquer une politique israélienne ne saurait effacer les liens historiques entre les Juifs marocains et leur pays d’origine.
C’est précisément cette distinction qui permet de comprendre la singularité du Maroc.
Patrimoine juif marocain et question palestinienne : Deux réalités à distinguer
Le Maroc peut entretenir des relations diplomatiques avec Israël tout en continuant à défendre, comme il l’affirme officiellement, la cause palestinienne.
Il peut également assurer la préservation de son patrimoine juif sans renoncer à ses positions politiques sur le conflit israélo-palestinien.
L’un n’annule pas nécessairement l’autre.
Cette distinction est importante dans un débat souvent dominé par les amalgames.
La diplomatie relève des intérêts et des choix de l’Etat. La mémoire, elle, relève de l’histoire d’un peuple et de la transmission de son patrimoine.
Les Juifs ont aussi contribué à construire le Maroc
Selon l’histoire marocaine, la présence juive n’a jamais été une parenthèse marginale.
Les Juifs ont largement contribué à la vie économique, intellectuelle, culturelle et sociale du pays. On comptait parmi eux des commerçants, des artisans, des fonctionnaires, des médecins, des enseignants, des diplomates et des conseillers auprès des autorités.
Ils ont donc façonné, à leur manière, le Maroc que nous connaissons aujourd’hui.
Masquer cette contribution reviendrait à amputer l’histoire nationale d’une partie de sa richesse.

Un cordon ombilical qui n’a jamais été totalement rompu
C’est pourquoi le véritable enjeu ne devrait peut-être pas être de savoir s’il faut « couper le cordon ombilical » avec les Juifs marocains, mais plutôt, de savoir comment assurer la préservation et le renforcement du lien historique entre le Maroc et cette diaspora qui demeure, nonobstant l’éloignement, une composante de son histoire et de sa mémoire.
Le rapprochement diplomatique entre Rabat et Tel-Aviv constitue certainement l’ouverture d’un nouveau chapitre politique.
Mais, il ne crée pas le lien entre le Maroc et ses citoyens juifs : Ce lien est bien plus ancien que les relations diplomatiques contemporaines.
Il plonge ses racines dans plusieurs siècles — voire plusieurs millénaires — de l’histoire marocaine, laquelle histoire est faite de coexistences, de ruptures, de migrations et de retrouvailles.
Encore faut-il rappeler que cette histoire, qu’elle soit musulmane, amazighe, juive, andalouse, africaine ou méditerranéenne, appartient au patrimoine commun du Maroc.
Dr Lahcen Benchama





