CONGO-BRAZZAVILLE : Le Révérend Pasteur Docteur Dominique Kounkou s’adresse au président François Hollande

Date

Propos recueillis par Aristide Koné

(Mal-gouvernance politique, détournements massifs de fonds publics, assassinats ciblés, dépenses militaires exorbitantes, Françafrique, politique africaine de la France, Conférence nationale souveraine, etc.).

AFRIQUEDUCATION: Maintenant que vous êtes devenu un Avocat célèbre, dois-je vous appeler Maître ou Pasteur ?

Dominique Kounkou: Je suis les deux : Pasteur, Ministre de Jésus et Avocat* inscrit au Barreau de Paris. C’est vrai que vos lecteurs m’ont découvert dans une interview à Afrique Education où j’avais interpellé le président Jacques Chirac au moment où il se préparait à se rendre à Brazzaville, en février 2004, conforter le pouvoir de Sassou (Afrique Education du 1er au 14 février 2004). Savez-vous que depuis ce voyage, le Congo est allé de mal en pis ? Mon pays vit une véritable catastrophe. Une tragédie !

Comment pouvez-vous dire cela ?Le pétrole coule à flots et les milliards sont fêtés en grandes pompes dans votre pays…

Ma formation d’homme de Dieu m’empêche d’être excessif. Mais tout de même : n’avez-vous pas vu les photos des inondations de Pointe-Noire, suite à une pluie tombée dans la nuit du 22 novembre (voir photos pages 25, 26 et 27) ? Cette belle ville qui arrose en argent les riches industriels et le pouvoir de Sassou. Oui, la belle est sous les eaux de pluie et d’égouts faisant des morts et semant des épidémies ! Le B.A-BA de la politique d’assainissement d’une ville ne préoccupe pas les mercenaires et voleurs du régime de Sassou. Au fond de mon cœur, je suis animé par une sainte colère contre Sassou et tout son régime, pour ce qu’ils font endurer aux Congo-lais. Pour la première fois, je demande à Dieu de renverser Sassou du trône du Congo.

Pourquoi êtes-vous si dur à son endroit?

Parce qu’il est le problème du Congo et non la solution. Cet homme a passé tout son temps à verser le sang des Congolais à travers des assassinats ciblés, des massacres collectifs, et des guerres à répétition. Pour moi, c’est le diable. Les explosions du 4 mars 2012 de son arsenal de guerre, ont tué plus de 15 000 habitants, rayant deux quartiers et demi de la carte de Brazzaville. A 7 heures, un dimanche matin, alors que les Brazzavillois se préparaient pour aller à l’église. Le Chef suprême des armées est Sassou. Il est encore au pouvoir. Pour le couvrir et essayer d’ étouffer ce scandale, son neveu, le contre-amiral, Jean Dominique Okemba, secrétaire général du Conseil national de sécurité, a fait enfermer, au mépris de tous ses droits, son adjoint, le colonel Ntsourou. Aujourd’hui, le régime veut faire comme si rien de terrible ne s’est passé dans le pays. Tous ces morts sont en train de passer en pertes et profits. Ce sont des morts « offélés » (gratuits) comme on dit chez nous. Ils sont offerts en sacrifice tandis que le pouvoir continue son train de vie réservé aux riches. Comment voulez-vous que la colère sainte ne gagne pas le peuple profond du pays même si nous avons affaire à des mercenaires ?

Vous avez dit mercenaires ?

Vous savez, le mercenaire ne s’installe et ne se maintient au pouvoir que pour voler, piller et tuer. Il n’a aucun souci ni pour le peuple qu’il écrase, ni pour la salubrité de ses demeures, rues et cités. Oui, je le dis clairement, Sassou est voleur et mercenaire. Lui, son clan et ses ministres. Si vous avez des doutes, interrogez les Congolais pour savoir qui il est.

Vous l’aviez déjà appelé TSI MPOUM-BOULOU, en Lari, (c’est quelqu’un sans tête) dans une célèbre interview dans Afrique Education (du 1er au 14 février 2004). Qu’est-ce qui vous irrite tant dans sa manière de gérer la vie publique congolaise?

Il ne respecte pas la vie ! Depuis plus d’un quart de siècle, Sassou travaille à détruire la vie au Congo de toutes les manières, sous tous les aspects, et surtout, au sein de ceux qui sont les plus vulnérables. Par exemple, les enfants et les mamans. Hier (jeudi 22 novembre), je suis allé faire une conférence, à Genève,à l’occasion de la sortie du livre, « La face cachée de l’histoire du peuple africain » (Editons L’Harmattan), que j’ai co-écrit avec Gilles Gilbert qui est un ami suisse. J’ai été bouleversé d’entendre un paneliste citer des statistiques bouleversantes sur le Congo, dont la source est l’Unicef. Sur 1000 enfants qui naissent au Congo, 64 mouraient en 2011. En 1970, c’est-à-dire, il y a 41 ans, il en mourrait 93. Sassou est, pourtant, au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle. Qu’a-t-il fait pour réduire cette mortalité infantile ? Des femmes qui accouchent par terre au CHU de Brazzaville, c’est un spectacle désolant dans un pays de 4 millions d’habitants à peine, quatrième producteur de pétrole en Afrique noire.

Où va l’argent ?

Justement, vous de l’opposition devriez être en mesure de répondre à cette question.

Le budget du Congo est consacré principalement aux dépenses militaires. Mais contre qui le Congo est-il en guerre ? Qu’on se souvienne du scandale des armes destinées à Sassou qui ont été saisies en Afrique du Sud. Il a été pris la main dans le sac. Il s’agissait des armes achetées clandestinement à la Corée du Nord et non déclarées au -près des organismes internationaux. Sassou achète aussi des armes auprès des contrebandiers. Bref, les achats d’armes sont le principal chapitre de dépenses de son budget, soit le cinquième du budget total de l’Etat (voir graphique). C’est-à-dire, autant sinon plus que l’éducation et la santé réunies. Pourquoi un tel arsenal ? Pré-pare-t-il une guerre contre les Congo-lais? On se pose la question en observant par exemple qu’en 2010, sur un budget de 2.800 milliards de f cfa, il a dépensé 1,1 milliard de dollars, soit 550 milliards de f cfa, dans l’achat des armes. Je précise qu’il ne s’agit que des achats connus. Il fait aussi beaucoup d’achats clandestins.

En neuf ans, de 2001 à 2010, il a dépensé 11,8 milliards de dollars (soit 6.490 milliards de f cfa) en achats connus d’armes (voir tableau). Cela fait plus de deux années de budget plein. Après, il va demander la réduction de la dette au FMI et à la Banque mondiale alors qu’il ne met pas l’argent dans le développement. Il maintient son peuple volontairement dans la misère.

Le Congo est-il un pays en danger ?

Le Congo est un pays affaibli dont il faudra désormais prendre soin, (au sens anglais de to take care) et les Congo-lais sont un peuple qui a plus qu’avant besoin d’être aimé et protégé! La haine a été érigée au rang d’un système politique qui tue l’Amour qui devait unir les Congolais entre eux. Cette haine a corrompu même les racines des familles, et surtout, des tribus qui avaient vocation à travailler ensemble : les Laris et les Kongos ne se font plus confiance ; les ressortissants du Pool et du Niari se méfient les uns les autres ; les habitants du Nord et du Sud du pays se considèrent de plus en plus comme des ennemis. Oui, le Congo est en danger de mort !

Comment s’en sortir?

L’idée des états généraux hérités de Seyièsou de nouvelle Conférence nationale souveraine comme le défend mon confrère Aloise Moudileno-Massengo (Afrique Education du 16 au 30 novembre 2012) est sans doute une opportunité de reprendre langue entre les Congolais. Il faut que les Congolais se parlent. Mais il faut que ce soit d’une parole qui lave, c’est-à-dire, d’une parole de Vérité. Pour que le Congo revive, il faudrait sans nul doute emprunter aux Prix Nobel, Desmond Tutu et Nelson Mandela, leur mécanisme politique et juridique : Vérité-Justice-Réconciliation. Le mécanisme Vérité-Justice-Réconciliation devrait animer ces états généraux ou cette nouvelle Conférence nationale. Pour ma part, je préfère la Conférence nationale qui accepte tous les Congolais qui voudraient y participer sans aucune exception. Alors que les états généraux seraient l’émanation des corps étatiques déjà constitués dont on sait qu’ils dépendent déjà de Sassou (armée, justice, fonction publique, etc.) Je le dis parce que le Congo est un petit pays qui connaît un gros problème : la haine politique. Sassou en est à l’origine. Un exemple : dans son désir de mourir au pouvoir, il tente, actuelle-ment, de modifier la constitution pour, soit se représenter en 2016 (alors qu’il n’a plus droit), ou à défaut, placer à la tête de l’Etat, son fils, Denis Christel Sassou Nguesso. Comment compte-t-il y parvenir ? On le voit venir. Il a commencé par placer un membre de son clan Mbochi comme chef d’état major. L’officier général qui méritait le poste ne l’a pas eu car il est du Sud. A la tête de tous les corps de l’armée, il a placé des Mbochi. Le projet de faire d’Oyo la nouvelle capitale du Congo est en marche (aéroport international, hôtels 5 étoiles, etc.) pour une ville très peu peuplée. Est-ce le fonctionnement de quelqu’un qui est animé par une volonté de développer le Congo ? Je réponds Non.

Et même si on arrivait à industrialiser le Congo, tant qu’il n’y aura pas l’Amour entre les Congolais, le pays en dépéri-ra. Il faut donc ouvrir la fenêtre de l’opportunité que représente cette nouvelle Conférence nationale souveraine. Mais le succès et la prospérité ne seront au rendez-vous que si cette fois, les résolutions de cette Conférence passent vraiment en force de loi dans la vie politique et démocratique du pays.

Les résolutions de la première Conférence nationale n’ont-elles pas été appliquées ?

Je ne crois pas. Si elles étaient appliquées, des garçons comme Sassou n’auraient jamais été remis à la tête de l’Etat congolais, tant il a du sang dans ses mains. Regardez le régime de Lissouba, il a eu de la peine à mettre en place les institutions constitutionnelles. Notez que même la constitution de 1992 n’a pas été mise en fonctionnement.

Je suis persuadé que si les résolutions de la Conférence nationale souveraine étaient mises en application, le bon sens politique l’emporterait sur le désordre, la nullité et l’arrogance qui gouvernent ce pays si riche et si beau, et qui est fait pour le bonheur.

Le mal congolais est ainsi diagnostiqué ?

Oh, il n’y a pas que cela ! J’ai beaucoup d’admiration pour le combat que mène ma consœur Rinala Aya, avocate au barreau de Paris. Elle se bat pour la réhabilitation de la femme au Congo. Quand j’entends que le sexe est devenu le sport national dans ce pays, je suis vraiment malade car nous proclamons nous-mêmes et confessons que le Congo est devenu Sodome et Gomorrhe.

Je suis révolté quand je vois ce président et ses ministres sacrifier à l’autel de leur virilité et de leur longévité politique, des jeunes filles qui n’ont même pas atteint la quinzaine en âge. Ce pays qui n’éduque ses enfants qu’à la prostitution, est à combattre de toutes nos forces. Dans ces voies, il n’y a pas d’avenir.

De telles questions pourraient être abordées pendant la Conférence nationale ?

Si on les esquive, on retarde aussi les chances de construire un pays respectueux de la vie en abondance dans lequel chacun est libre de ses choix et libre de construire l’avenir qui lui correspond. Le Congo doit combattre la subordination perpétuelle de la jeune femme et de la femme. Dans le village où j’ai grandi, à NGamissakou, l’homme jouait à merveille son rôle de gardien de la femme,et les mamans veillaient sur la bonne moralité des enfants et principalement des jeunes filles, car elles étaient considérées comme les éducatrices de demain. Le Congo doit apprendre à vivre ce proverbe : si une branche veut fleurir, il faut qu’elle honore ses racines.

Depuis 1220, la Charte africaine des droits de l’homme (c’est la première charte des droits de l’homme au monde), la Charte Mande, recommandait à toute oreille humaine le respect et la protection de la vie, comment se fait-il que 792 années après, les Congolais ne l’ont pas encore compris ? Il faut laver notre état mental pour devenir nous-mêmes, sortir de l’emprise diabolique et nous positionner en esprit mûr !

Si le sexe est un sport national, que diriez-vous de l’argent au Congo ?

Le Congo de Sassou n’est pas notre Congo. Le Congo de Sassou a patrimonialisé l’argent qui devrait revenir à tous les Congolais, celui qui devrait être un bien public respectant les règles de la répartition nationale. Je veux le vrai Congo qui gagne de l’argent et qui le partage entre les Congolais pour le bien de tous. Jean-Jacques Rousseau disait : « l’argent qu’on possède est celui de la liberté et celui qu’on pourchasse est celui de la servitude ». Qui veut l’argent de la servitude peut continuer à suivre Sassou. Beaucoup en ont perdu la vie. Qui veut l’argent de la liberté peut me suivre et entrer dans la maison du Congo qui possède toutes sortes de richesses pour faire vivre libres ses enfants.

Revenez-vous donc à la politique ?

Je ne l’ai jamais quittée. Je suis là, pré-sent et veilleur jusqu’à ce que le soleil levant atteigne notre beau pays, le Congo et l’ouvre enfin sur le reste du monde avec en prime le retour de la fierté d’être Congolais. Fierté que nous avons tous perdue depuis un quart de siècle sous le règne de Sassou que je regarde au loin comme faisant partie du passé, et surtout, de la part obscure de notre histoire.

En géopoliticien avisé, vous savez qu’après le discours de Dakar qui a pris le contre-pied du discours de Sarkozy, en 2007, et après le discours de Kinshasa, il se prépare une fronde contre le président François Hollande. Qu’en pensez-vous ?

Le président François Hollande, à Dakar comme à Kinshasa, a montré sa carrure de Grand Homme d’Etat et de Grand Homme politique visionnaire. Je lui ai rendu hommage sur mon site www.cap-congo.org.

Avant lui, Chirac a cédé au poids des pratiques de ces Africains qui font chanter les chefs d’Etat français avec l’argent volé aux peuples d’Afrique. Sarkozy a fait toute sa campagne sur le thème de la rupture, mais une fois aux affaires, il est devenu un moineau qui tremble et frétille en même temps devant les puits de pétrole. J’ai critiqué ce comportement politique opportuniste dans mon livre, « Message d’espoir pour le Congo – Les mots essentiels » (Paris, l’Harmattan 2012). Un homme politique marque l’histoire par ses positions qui font avancer l’histoire et les hommes qui en sont des acteurs.

François Hollande ne doit pas avoir peur de continuer à combattre la Françafrique. C’est une bombe à retarde-ment dans les relations entre les générations qui viennent aussi bien en Afrique qu’en France, en particulier, et en Occident, en général. Nous ne sommes pas condamnés à nous haïr entre Africains et Occidentaux. Mais il y a une nécessité impérieuse de faire tomber le mur de la honte que les colonisations et la Françafrique ont érigé. Il nous faudrait de part et d’autre beau-coup de courage politique pour rompre résolument avec le passé et beaucoup de discernement et d’intelligence poli-tiques pour construire un autre avenir pour tous où le respect légitime des intérêts réciproques ne doit pas rendre complice des actes criminels. La Françafrique est en effet, un véritable crime contre le peuple africain. Y renoncer définitivement n’est pas la fin de la poli-tique, c’est au contraire, le commence-ment de la sagesse qui fait entrer dans la véritable vie politique.

Pour réussir, le président François Hollande doit s’appuyer sur les vrais Africains qui forment ce qu’il faut appeler avec fierté, le peuple. Ce sont les peuples qui font l’histoire. L’homme engagé qu’il est le sait très bien.

Le temps des caporaux qu’on bombarde généraux et à qui on charge de la mission de briser à la racine toute révolte, doit être révolu. Il est temps de laisser l’Afrique être gouvernée par des femmes et des hommes intelligents. Il devient insupportable de voir cette Afrique se laisser piller à cause de ces chefs au service de leurs maîtres et offrir l’image ahurissante et inconcevable d’un continent en faillite, alors que le monde entier s’enrichit sur elle ! Déclarer la fin de la Françafrique ne correspond pas à la fin des relations de souveraineté entre l’Afrique et la France. Un changement de mentalité est indispensable de part et d’autre.

Il faut sans doute désormais prendre au sérieux les opposants qui constituent la vraie alternative valable à ces hommes qui sont au pouvoir pour toute une vie, et qui n’ont pas de leçon à donner. Même s’ils vont préparer leur fronde dans leurs cavernes, il n’y a rien à craindre d’eux. Ils appartiennent au passé. L’avenir a déjà commencé à se construire sans eux. Le président Hollande et son gouvernent savent bien qu’on ne met pas du vin neuf dans de vieilles outres. Cela est encore plus vrai en politique internationale…

*Titulaire entre autres diplômes d’un doctorat en droit international.

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