Les dernières élections – présidentielle et législatives – en Côte d’Ivoire ont laissé un goût amer à de nombreux citoyens. Amertume, frustration, lassitude : Tels sont les sentiments qui dominent aujourd’hui chez une population qui espérait, une fois encore, voir s’ouvrir une nouvelle page de son histoire politique. Entre les candidats recalés et ceux autorisés à concourir, chacun a cru agir de la meilleure manière possible. Les uns ont choisi le boycott pour dénoncer les irrégularités du processus électoral ; les autres ont décidé de participer, convaincus que le changement pouvait encore venir des urnes. Le résultat est sans appel : Aucune de ces stratégies n’a permis de battre Alassane Ouattara.
Avec le recul, de plus en plus d’observateurs s’accordent à dire que l’opposition ivoirienne a manqué une occasion historique et que, si les candidats recalés avaient appelé leurs partisans et les Ivoiriens à voter pour l’un des candidats retenus, ce dernier aurait pu bénéficier du soutien de près de trois millions d’électeurs supplémentaires. Un tel report de voix aurait profondément modifié le rapport de force électoral. Ce manque de coordination, cette incapacité à dépasser les divergences tactiques et personnelles, a coûté cher à l’opposition, mais surtout, à une population ivoirienne fatiguée d’un régime caractérisé par une gestion clanique et exclusive des affaires publiques (sur notre photo, une manifestation-fleuve dans Abidjan. A défaut de miser sur une opposition solide à l’Assemblée nationale, seule la rue peut ébranler le régime de Ouattara qui n’est pas aussi solide que ça).
La même logique s’est répétée lors des élections législatives. Le PPA-CI a choisi de ne pas y participer, tandis que le PDCI a décidé d’aller seul au combat. Le résultat est révélateur : 32 députés seulement, contre 64 dans la législature précédente. Une perte sèche qui affaiblit davantage encore le camp de l’opposition à l’Assemblée nationale et renforce mécaniquement le pouvoir en place. Là encore, la division a produit ses effets dévastateurs.
La leçon à tirer de cette double expérience électorale est limpide : Sans union, l’opposition ivoirienne ne pourra jamais débarrasser le pays de ce régime. Les divisions internes, les querelles d’ego, les rancunes héritées du passé ne servent qu’un seul camp : Celui qui bénéficie du statu quo. Pendant que l’opposition se déchire, le pouvoir se consolide, verrouille les institutions et approfondit son emprise sur l’Etat.

Un proverbe imagé résume bien la situation : On ne va pas à la pêche avec un filet déchiré. Or, aujourd’hui, le filet de l’opposition ivoirienne est sérieusement abîmé. Il est temps de le réparer ensemble. Cela suppose du courage politique, de l’humilité et un sens élevé de l’intérêt général. Il faut accepter d’enterrer certaines rancunes, de dépasser les blessures personnelles et de se retrouver autour d’une même table pour réfléchir, ensemble, aux voies et moyens de libérer le pays de la souffrance et de l’injustice.
Dans cette perspective, Laurent Gbagbo apparaît comme une figure incontournable. Depuis le décès d’Henri Konan Bédié, il est le doyen de l’opposition ivoirienne. Son expérience, son parcours et son poids politique lui confèrent une responsabilité particulière. Il pourrait — et devrait — prendre l’initiative d’appeler l’ensemble des forces de l’opposition à une union historique, non pas autour d’un homme, mais autour d’un projet commun de libération nationale.
Cette union ne devrait pas avoir pour seul objectif la conquête du pouvoir. Dans un premier temps, elle devrait œuvrer à un départ pacifique du régime actuel, afin d’éviter à la Côte d’Ivoire de nouvelles violences et de nouveaux traumatismes. Ensuite, elle devrait permettre la mise en place d’une transition nationale, inclusive et consensuelle.
Une telle transition offrirait aux Ivoiriens l’occasion de se parler franchement, sans peur ni exclusion. Elle permettrait de panser les blessures du passé, de faire la lumière sur les injustices, et surtout, de poser les bases d’un nouveau contrat social, fondé sur la justice, la liberté, l’égalité devant la loi et une réconciliation véritable, et non de façade.

La Côte d’Ivoire ne manque ni de ressources humaines ni de talents. Ce qui lui fait défaut, c’est une volonté politique collective de placer l’intérêt national au-dessus des ambitions individuelles. Seule une opposition unie, responsable et visionnaire pourra redonner espoir à un peuple éprouvé par des années de tensions politiques et de gouvernance contestée.
L’heure n’est plus aux calculs mesquins ni aux divisions stériles. L’heure est à l’unité, à la responsabilité et à la reconstruction nationale. L’Histoire jugera sévèrement ceux qui, par orgueil ou par entêtement, auront empêché cette union salvatrice.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





