COTE D’IVOIRE : Quand le silence des guides spirituels interroge

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La clôture des célébrations du premier centenaire de la paroisse Sainte-Anne de Gagnoa, créée en 1924, aurait dû être un moment de gratitude, de mémoire et de réflexion. Cent ans après l’arrivée de l’évangile dans cette partie de la Côte d’Ivoire, les fidèles étaient en droit d’attendre des responsables religieux qu’ils rappellent les valeurs fondamentales du christianisme : La justice, la vérité, la solidarité et la compassion envers les plus faibles.

Pourtant, un détail a retenu l’attention de nombreux observateurs. Avant la messe, l’archevêque est apparu tout sourire, marchant main dans la main avec la ministre, Dogo Belmonde. L’image a circulé et suscité de nombreuses réactions parmi les fidèles catholiques, ainsi que, dans l’opinion publique.

Ce qui trouble n’est pas tellement la présence d’une autorité politique à une cérémonie religieuse. Après tout, les relations entre l’église et les pouvoirs publics ont toujours existé. Ce qui choque, c’est le contraste entre cette proximité affichée et le contexte social dans lequel elle intervient.

L’archevêque main dans la main avec la ministre de la Solidarité alors que les déguerpis de Koumassi et de Port-Bouët sont livrés à eux-mêmes : Que dirait le pape Léon XIV ?

Madame Dogo Belmonde est ministre de la Solidarité et de la Cohésion nationale. Or, depuis quelques jours, des milliers de familles ont été expulsées de leurs habitations à Koumassi et à Port-Bouët dans des conditions que beaucoup jugent brutales et inhumaines. Des maisons ont été détruites, des biens perdus et des familles entières plongées dans l’incertitude. Pour nombre de victimes, le traumatisme demeure immense (sur notre photo, un échantillon de la souffrance dans les deux quartiers déguerpis. Le pape Léon XIV devrait voir ces images…).

Dans ce contexte, plusieurs citoyens s’étonnent de n’avoir entendu aucune parole de compassion du gouvernement à l’endroit de ces populations. Ils auraient souhaité voir les autorités politiques exprimer leur solidarité envers les personnes touchées. Ils auraient, également, souhaité entendre les responsables religieux rappeler avec fermeté que le développement ne peut se construire au mépris de la dignité humaine.

Le nonce apostolique est-il (aussi) dans la corruption ? Ce serait une trahison du pape Léon XIV dont le discours cible les pauvres.

La photo qui montre l’archevêque de Gagnoa tenant la main de la ministre a donc été interprétée par certains comme le symbole d’une proximité excessive entre une partie de la hiérarchie ecclésiale et le pouvoir politique. Pour eux, cette scène traduit une forme de familiarité qui paraît difficilement compatible avec la distance critique que l’église est censée conserver face aux pouvoirs temporels.

Plusieurs fidèles ont même parlé d’une véritable misère morale et spirituelle. Selon eux, l’image renvoie un message particulièrement douloureux aux victimes des déguerpissements. Elle semble leur dire que leurs souffrances peuvent être oubliées, que leurs larmes peuvent couler sans empêcher les puissants de célébrer ensemble, de partager des sourires et d’afficher publiquement leur proximité.

Or, la mission de l’église n’est-elle pas, d’abord, de se tenir aux côtés des pauvres et des opprimés ? Le Christ n’a-t-il pas, constamment, manifesté sa compassion envers ceux qui souffraient ? Tout au long des évangiles, Jésus n’apparaît-il pas comme celui qui se laisse toucher par la détresse humaine, qui écoute le cri des exclus et qui prend la défense des plus vulnérables ?

La question ne concerne d’ailleurs pas, uniquement, l’archevêque de Gagnoa. Que pense l’évêque de Grand-Bassam, dont le territoire ecclésiastique englobe les zones concernées par les démolitions ? A-t-il élevé la voix pour défendre les victimes ? A-t-il exprimé, publiquement, sa solidarité avec les familles déplacées ?

Myss la ministre de la Solidarité rit (jaune) en pleine église alors que des centaines de déguerpis demandent son assistance à Koumassi et à Port-Bouët.

Les interrogations concernent, aussi, les responsables musulmans. Les imams ont-ils, suffisamment, dénoncé cette situation ? Ont-ils organisé une assistance particulière pour les personnes touchées ? Ces questions sont d’autant plus importantes qu’une grande partie des populations délogées appartient à la communauté musulmane.

Dans de telles circonstances, les croyants souhaitent voir les responsables religieux dépasser les appartenances confessionnelles pour défendre, ensemble, la dignité humaine. Car lorsqu’une famille perd sa maison, ce n’est ni son appartenance religieuse ni son affiliation politique qui devraient compter d’abord, mais, sa qualité de personne humaine.

Selon diverses informations relayées dans l’espace public, les 34 hectares concernés par ces opérations devraient revenir au groupe français GEOS. Cette perspective suscite des interrogations et renforce le sentiment d’injustice chez ceux qui estiment que les populations locales paient le prix fort de projets dont elles ne tireront aucun bénéfice réel. Le général de division, Didier Castres, et son groupe, GEOS, seraient les seuls bénéficiaires des habitations rasées. Or, Didier Castres est associé aux bombardements militaires d’avril 2011 qui firent des milliers de morts et dont le souvenir demeure vivace. Chef du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) basé dans le XVè arrondissement de Paris, Castres supervisait, à distance, les décisions stratégiques.

En un mot, la controverse suscitée par la photo de l’archevêque de Gagnoa avec la ministre, Dogo Belmonde, pose un problème plus profond : Celui de la place des responsables religieux dans une société traversée par de fortes inégalités et de profondes souffrances sociales.

Les peuples attendent de leurs pasteurs, de leurs évêques, de leurs prêtres et de leurs imams qu’ils soient des voix prophétiques capables de rappeler aux dirigeants leurs responsabilités envers les plus faibles.

Cette femme se retrouve seule avec 4 enfants visiblement affamés et fatigués. Le gouvernement ne fait rien. Myss se balade à Gagnoa avec les évêques…

Le véritable témoignage chrétien, comme le véritable témoignage religieux, ne consiste pas, seulement, à célébrer des anniversaires ou à entretenir de bonnes relations avec les autorités. Il consiste, aussi, à partager les souffrances du peuple et à faire entendre la voix de ceux qui ne sont jamais écoutés.

C’est précisément dans ces moments difficiles que les croyants attendent de leurs guides spirituels non pas des gestes de proximité avec les puissants, mais, des gestes de compassion envers les victimes.

Jean-Claude Djéréké

Est professeur de littérature africaine à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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