Le 24 juillet 2018, six jours après l’éclatement de l’affaire Alexandre Benalla, Emmanuel Macron lançait, devant les députés de La République en marche (LREM), cette phrase devenue célèbre : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent me chercher ! » Le « ils » désignait les parlementaires de l’opposition qui réclamaient des explications sur le comportement d’Alexandre Benalla, un proche collaborateur du président de la République filmé en train de malmener des manifestants le 1er mai 2018, alors qu’il n’était pas policier.
A l’époque, Macron voulait donner l’image d’un homme qui n’avait peur de personne, d’un président sûr de lui, défiant ses adversaires et convaincu que rien ni personne ne pouvait ébranler son autorité. Il prenait volontiers des airs de matamore, comme si la fonction présidentielle lui conférait une immunité morale et politique. Huit ans plus tard, où est passé cet homme qui invitait ses adversaires à venir le chercher ?
Ce 17 octobre 2026, alors que la colère gronde dans les rues de France et que les manifestants réclament son départ, pourquoi Emmanuel Macron ne s’est-il pas montré ? Où était passé le chef de l’Etat au moment où le pays traversait une nouvelle crise sociale et politique ? Des informations ont fait état de sa présence à un concert de Céline Dion. Si cette information est exacte, elle soulève une question de responsabilité politique : Est-il convenable qu’un président de la République se soustraie à ses obligations au moment où une partie de la population exprime avec force son désarroi et sa colère ? (Il va intervenir dans le journal de 20 heures ce dimanche, 18 octobre 2026. C’est un moindre risque pour lui que d’intervenir pendant une conférence de presse où les questions ne sont pas arrangées, ndlr).
Evidemment rien n’interdit à un président d’assister à un spectacle. Gouverner, ce n’est pas seulement occuper le palais de l’Elysée, multiplier les déclarations ou donner des leçons aux autres. C’est aussi savoir écouter ceux qui souffrent et comprendre pourquoi une partie du peuple ne supporte plus la politique menée en son nom.
La colère exprimée dans les rues ne saurait d’ailleurs être réduite à une simple agitation de lycéens. Elle traduit un malaise plus profond, nourri par les difficultés sociales, les inquiétudes économiques et le sentiment que les dirigeants sont de plus en plus éloignés des préoccupations quotidiennes des citoyens. Lorsque des manifestants réclament la démission du président, celui-ci ne peut pas faire comme si cette revendication n’existait pas. Il peut la juger excessive, la contester ou rappeler les règles constitutionnelles. Il ne peut cependant pas ignorer ce qu’elle révèle de la défiance d’une partie de la population.
Dans une démocratie, un président élu n’est pas tenu de quitter ses fonctions à chaque manifestation réclamant son départ. Mais, un dirigeant qui s’enferme dans le déni, refuse d’entendre les revendications populaires et répond à la contestation par le mépris risque de transformer une crise sociale en crise de légitimité. Le respect des institutions ne dispense pas du respect dû au peuple.

L’exemple du général de Gaulle est, à cet égard, éclairant. Après avoir perdu le référendum du 27 avril 1969 sur la régionalisation et la réforme du Sénat, il annonça son départ et cessa d’exercer ses fonctions le lendemain. Il estimait que le désaveu populaire appelait une conséquence politique. Certes, les circonstances de 1969 ne sont pas identiques à celles d’aujourd’hui, et les institutions de la Ve République ne prévoient pas la démission automatique du président à la suite d’une manifestation. Mais, l’épisode rappelle une vérité essentielle : L’autorité politique ne repose pas uniquement sur les textes constitutionnels. Elle dépend aussi de la confiance et du consentement des citoyens.
Emmanuel Macron aime parfois se placer dans la lignée des grands dirigeants de la République. Mais, on ne peut pas invoquer l’héritage de De Gaulle uniquement lorsqu’il s’agit de revendiquer l’autorité présidentielle. La grandeur d’un homme d’Etat se mesure aussi à sa capacité d’entendre le verdict du peuple, même lorsqu’il lui est défavorable.
Un président peut conserver légalement son mandat tout en perdant une part considérable de sa légitimité politique. C’est précisément ce danger qu’Emmanuel Macron devrait méditer. Car lorsqu’un dirigeant confond la stabilité des institutions avec son propre maintien au pouvoir, il finit par oublier que la République est plus grande que lui et que le peuple n’est pas son sujet, mais, la source de la souveraineté nationale.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





