RD CONGO : COMMENT REUSSIR LE FUTUR DIALOGUE EN AFRIQUE DU SUD.

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Appréhendée comme Etat, c’est-à-dire, l’organisation de la société globale autour d’un authentique projet de société démocratique et de développement durable, matérialisée par la capacité d’agir ensemble des peuples et des citoyens du Congo « la nouvelle gouvernance », incarnée par un pouvoir légitime, la Rdc n’est ni une République, ni une démocratie, ni un Etat. Ce qu’elle est, au sens propre comme au sens figuré, c’est une coquille vide qui se confond avec la notion de pays réel (territoire, peuples), par opposition au pays légal (Kinshasa administrant environ 1/3 du pays ; les rébellions près de 2/3), voici plus d’une décennie d’incantations libératrices de la CNS (Conférence nationale souveraine) et de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) de feu Laurent Désiré Kabila.

Si bien que transformée en « champ des ruines » par les conquistadors (depuis le 17 mai 1997) et les pillards de tout poil (depuis le 2/8/1998), la RDC est un éléphant saigné à blanc par les massacres des civils et les maladies (près de 3 millions de morts, selon les observateurs) et la misère exponentielle du plus grand nombre.

Autrement dit, c’est dans ce pays à l’agonie et sans Etat, occupé par les armées étrangères et domestiqué par une myriade des seigneurs de la guerre, que le dialogue intercongolais résonne comme une eschatologie du grand soir. S’agit-il d’un rêve ou d’une réalité ? Mystère ! Quoi qu’il en soit, il suffit d’examiner les enjeux de ce dialogue et le rapport des forces en présence, pour prendre la mesure de la complexité d’intérêts et l’ampleur d’obstacles qui obstruent la course à laquelle se livrent les protagonistes à Gaborone (Botswana, août 2001), à Bruxelles (Belgique, 15 janvier 2002) en passant par Addis Abeba (Ethiopie, 15 octobre), Abuja (Nigeria, décembre 2001) et demain en Afrique du Sud.

Du point de vue des enjeux, il y a lieu d’en distinguer deux : le partage des pouvoirs de transition et le nouvel ordre politique.

Au sujet de partage des pouvoirs de transition, force est de souligner que le point de vue de ceux qui traitent avec répugnance cette question n’est pas fondé. En effet, quel que soit le jugement des uns et des autres sur les hommes qui ont pris les armes contre Mobutu en 1996 et contre Kabila père en 1998, l’expérience historique enseigne que ce choix périlleux (dont on connaît le début et rarement la fin) n’a peut être pas été dicté uniquement par l’intérêt général et le bien-être des Congolais. S’ils ont agi de la sorte, c’est également pour accéder au pouvoir, c’est-à-dire, avoir accès aux fonctions gouvernantes, aux privilèges symboliques (les honneurs) et matériels correspondants (nul n’ignore que le pouvoir sert aussi à manger et à boire).

Dès lors, ceux qui souhaitent que le dialogue intercongolais aboutisse positivement, doivent avoir la lucidité et le courage de dire à haute voix que la question de partage des pouvoirs de transition doit être réglée, aux meilleurs des intérêts de la RDC et de chaque composante des parties prenantes, à savoir : le pouvoir de Kinshasa, la rébellion, l’opposition politique et la société civile (Accord de Lusaka, chapitre 5, point 5.2, a). Dans cet esprit, deux propositions peuvent être suggérées.

Primo, le sens de l’honneur exige que la jurisprudence de la CNS concernant le sort politique du président Mobutu, soit appliquée à Joseph Kabila. En ce sens, il doit être stipulé que Joseph Kabila reste président de la République démocratique du Congo durant toute la période de transition.

Secundo, les deux composantes de la rébellion armée, sans l’accord desquelles aucune paix durable n’est envisageable à court et à moyen terme en RDC, doivent jouer dans la cour des grands. Poser le problème en ces termes, c’est avoir une vision stratégique et non sentimentaliste de la paix et donc, de la transition. Par conséquent, deux postes de vice-présidents doivent être créés et attribués respectivement au RCD/Goma d’Adolphe Onosumba et au MLC de Jean-Pierre Bemba.

Tertio, le poste de premier ministre du gouvernement de transition autant que celui de président de parlement de transition, doivent être attribués respectivement à l’opposition politique et à la société civile. Quant aux portefeuilles ministériels, leurs détenteurs doivent être sélectionnés selon les critères de compétence et de probité morale reconnues, par-delà le respect de l’équilibre régional.

Le second enjeu du dialogue intercongolais est la mise en ½uvre du nouvel ordre politique en RDC (Accord de Lusaka, chapitre 5, point 5.1). les signataires de l’accord de Lusaka n’ayant pas défini le contenu de ce qu’ils nomment « le nouvel ordre politique », il n’est pas aisé de distinguer le bon grain de l’ivraie. Cependant, un regard lucide sur l’histoire politique de la RDC, permet d’appréhender les deux clivages idéologiques qui structurent la bipolarité du champ politique congolais, à savoir, le nationalisme et le fédéralisme.

Le nationalisme sinon le populisme, est le tendon d’Achille des héritiers de Patrice Lumumba, de Mobutu Sese Seko et de Laurent Désiré Kabila. Par-delà les spécificités de chaque leadership et de son exercice dans un contexte historique déterminé, les « lumumbistes », les « mobutistes » et les « kabilistes » ont en commun la culture du centralisme de type soviétique (dit centralisme démocratique). Néanmoins, acculés par l’échec révolutionnaire du communisme et tancés par la montée en puissance de la demande démocratique de la société congolaise, ils n’ont qu’une seule alternative : ou bien s’exiler dans les illusions despotiques et passer à côté de l’histoire (le mobutisme et le kabilisme) ou bien se rallier à l’idée de la décentralisation et sauver la face.

Quant au fédéralisme, il n’a pas encore été expérimenté en RDC, comme système de gouvernement. C’est pourquoi, regroupant les héritiers lointains de Joseph Kasavubu et de Moïse Tshombe, proches de la constitution de Luluabourg de 1964 et du projet constitutionnel de la CNS de 1992, le fédéralisme constitue un défi à relever. En effet, pensé comme philosophie d’action, le fédéralisme est axé sur une triple autonomie : l’autonomie des régions, des communes et des chefferies traditionnelles, en tant que matrices de la nouvelle démocratie de proximité. Il va sans dire qu’en dépit de la multitude des partis politiques, la bipolarisation idéologique de la scène politique congolaise demeure, pour longtemps encore, la ligne de démarcation au dialogue intercongolais. Le moins que l’on puisse souhaiter est qu’en l’absence d’unanimité, que les deux projets de société démocratique soient soumis au référendum afin que le pays réel puisse choisir lequel il préfère, en connaissance de cause.

Au sujet du rapport des forces en présence, le moins que l’on puisse dire est ses repères sont brouillées et sa grille de lecture ambiguë. Car, au lieu d’être un processus « des négoications politiques intercongolaises » selon l’esprit et la lettre de l’Accord de Lusaka (article 5, point 5.2, a, b, c), supposant un nombre restreint des négociateurs mandatés à cet effet par chaque composante (des parties prenantes), sur base des protocoles bien définis et soumis à la probation de tous, sur pied d’égalité, il est à craindre que conçu dorénavant comme une CNS bis, sur la pression de l’ignorance de l’Accord de Lusaka, soit des différents protagonistes (situés à l’intérieur ou à l’extérieur de la RDC), le facilitateur Ketumile Masire l’ait perverti et transformé en foire d’empoigne.

Il suffit, pour s’en couvaincre, de jauger à la loupe les manoeuvres de décomposition/recomposition à l’½uvre dans chaque composante depuis un an. Dans le camp du pouvoir de Kinshasa, Joseph Kabila a mis à profit son accession au pouvoir pour rompre avec la langue de bois de Laurent Désiré Kabila, sans pour autant céder sur l’essentiel. Par la diplomatie des mots gentils, remarque un observateur, il a séduit sans coup férir les puissances occidentales, à commencer par la troïka (Etats-Unis, France, Belgique). Ce soutien indispensable l’a aidé à s’émanciper des « dinosaures » de l’ère Kabila ; à prendre langue avec Kigali et Kampala (notamment le rapprochement avec le dissident du RCD/Kisangani, Mbusa Nyamwisi), à chercher le soutien du Nigeria et du Gabon (pour isoler l’opposition externe habituée à sillonner les rues de Libreville), à réclamer la présence au dialogue intercongolais de certains représentants de la société civile oubliés, notamment, les résistants Maï-Maï, les chefs coutumiers, les confessions religieuses (justification avancée officiellement pour se retirer du dialogue intercongolais d’Addis Abeba), à signer un accord bilatéral avec le Burundi en vue du retrait de ses troupes de la RDC (pour isoler le Rwanda et les rebelles burundais). Sans présager de ce qui se passera en Afrique du Sud, il est plausible que le pouvoir de Kinshasa ait sensiblement élargi le cercle de ses soutiens parmi les délégués au dialogue intercongolais, nombre des partis politiques dits « alimentaires » ayant rallié, comme d’habitude, la mouvance présidentielle. La rébellion armée a tenté d’unir ses forces et présenter un front uni. Toutefois, il est risqué d’évaluer l’impact des déclarations politiques du RCD/Goma et du MLC en cette matière. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’instabilité du soutien ougandais à son poulain, Jean-Pierre Bemba, a contraint le MLC à se rapprocher du RCD/Goma, afin de combattre à Mbusa Nyamwisi, la dernière trouvaille de Kampala dans sa quête de leadership sur les rébellions de l’Est. Cependant, le ralliement spectaculaire du MLC à la thèse gouvernementale du retrait préalable des forces rwandaises de la RDC, lors de la réunion préparatoire de Gaborone (l’été 2001) en dit long sur les dissensions entre les deux mouvements. Si l’on en croit les observateurs, le basculement au MLC de nombre des cadres dirigeants mobutistes, exclus du RCD/Goma peut expliquer cette prise de position. Par ailleurs, la tentative d’une alliance avec l’opposition politique interne a fait long feu, à cause de l’opposition du gouvernement de Kinshasa qui, de bonne guerre, a torpillé la constitution de cet axe, en interdisant le voyage des partis de l’opposition interne aussi bien dans la zone rebelle qu’à Brazzaville.

Quant à l’opposition interne, elle pense que cette alliance de raison aurait pu profiter aux deux parties. En effet, la rébellion a besoin de l’opposition interne pour minimiser le choc de l’opprobre dont elle fait l’objet dans l’ensemble du pays et spécialement dans les régions occupées du Nord et de l’Est de la RCD. L’opposition interne, gagnerait à s’appuyer sur la rébellion armée pour faire valoir ses points de vue face au pouvoir de Kinshasa qui, de Kabila I à Kabila II, l’a toujours traitée comme une quantité négligeable.

Certes, dix se sont écoulés depuis l’épopée de la CNS et du leadership incontesté de l’UDPS et d’Etienne Tshisekedi sur l’USORAL (l’Union de l’opposition radicale et alliés) et le champ politique congolais. Mais il n’en reste pas moins que faute d’activités partisanes ou des élections, il est inconséquent de spéculer sur le poids sociologique des partis du champ ou partis du bloc de Cotonou invités au dialogue intercongolais à savoir, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d’Etienne Tshisekedi dont l’aile dissidente est conduite par Kibasa Maliba, ancien ministre de Mines de Laurent-Désiré Kabila, le PDS (Parti démocrate social) de Boboliko Lokonga, le PALU (Parti lumumbiste unifié) d’Antoine Kizenga, le MPR (le Mouvement populaire de la révolution, ex-parti unique dont l’aile dirigée par Nzuzi wa Bombo est opposée à celle conduite par Vunduawe-Te-Pamako), le FONUS (Forces novatrices) dirigées par Joseph Olengha Nkoy, etc. Concernant la société civile, nul n’ignore le rôle joué par les églises catholiques et protestantes dans la recherche des solutions à la crise politique (lors de la CNS) et de la paix (depuis la guerre d’agression). Pourtant, la noyade du HCR (Haut conseil de la République) et du HCR-PT (Haut conseil de la République – Parlement de transition) rend sceptique sur la capacité des hommes d’église à assumer les responsabilités politiques en période des crises.

Mwayila Tshiyembe est le directeur
De l'Institut panafricain de géopolitique (Université de Nancy II).

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