Le 6 février 2025, sur le plateau de l’émission diffusée par « i24NEWS », un échange particulièrement tendu opposa le journaliste antillais, Claudy Siar, à Maître Olivier Pardo, connu pour ses positions favorables à Benjamin Netanyahu. Au cœur de la controverse, une affirmation pour le moins choquante. Selon Olivier Pardo, les Noirs n’auraient jamais été déportés, contrairement, aux Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Une telle déclaration, au-delà de sa portée polémique, posait un problème fondamental de vérité historique et de reconnaissance des souffrances.
Un an plus tard, le 25 mars 2026, l’Organisation des Nations-Unies apporta un démenti cinglant à cette lecture biaisée de l’histoire. Par une résolution adoptée à une large majorité de 123 pays, l’Assemblée Générale reconnut officiellement que, pendant près de quatre siècles, des millions d’Africains furent arrachés à leur terre, enchaînés, vendus et déportés vers le Nouveau Monde. Cette reconnaissance ne constitue pas seulement un acte politique. Elle est aussi un geste de mémoire, une réparation symbolique face à l’un des crimes les plus massifs et les plus déshumanisants de l’histoire de l’humanité.
Pour mesurer toute l’ampleur de ce drame, il est indispensable de se replonger dans l’œuvre d’Aimé Césaire, notamment, son célèbre « Discours sur le colonialisme » publié en 1955 aux éditions Présence Africaine. Dans ce texte majeur, Césaire déconstruit les discours justificatifs de la colonisation et rappelle, avec une force saisissante, la réalité des violences subies. Il écrit : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes… Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan… Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. » Ces mots résonnent, aujourd’hui, avec une actualité particulière, tant ils expriment la profondeur du traumatisme historique que représente la traite négrière.

La résolution adoptée en 2026 apparaît ainsi comme une forme de consécration posthume pour Aimé Césaire. Longtemps marginalisé, parfois, ignoré par les institutions françaises en raison de la radicalité de son discours sur la colonisation, il voit, aujourd’hui, ses analyses validées au plus haut niveau international. Cette reconnaissance est aussi celle d’un combat intellectuel et moral mené avec courage et lucidité.
Mais, Césaire n’est pas le seul artisan de cette victoire mémorielle. Il convient également de saluer le rôle déterminant de Christiane Taubira (notre photo), originaire de Guyane, qui porta avec force la loi du 21 mai 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. Ce texte fondateur a ouvert la voie à une prise de conscience plus large et à une reconnaissance progressive des crimes liés à la traite transatlantique. De même, Claudy Siar, par ses prises de position courageuses, a contribué à maintenir ce débat dans l’espace public, au prix parfois de mises à l’écart médiatiques, notamment, sur « France 24 » et « Radio France Internationale ».
Dès lors, cette résolution onusienne peut être interprétée comme la victoire de tous ceux qui ont refusé l’oubli, le déni et la hiérarchisation des souffrances. Elle rappelle une vérité essentielle : Il n’existe pas de souffrance supérieure ou inférieure, mais, des tragédies humaines qui exigent toutes reconnaissance et respect.
Cependant, cette avancée historique n’a pas été unanimement soutenue. Certains pays ont choisi de ne pas voter la résolution, d’autres se sont abstenus, suscitant incompréhension et indignation. Le cas du Bénin est particulièrement interpellant. Comment un pays dont l’histoire est intimement liée à la traite négrière peut-il rester en retrait face à une telle reconnaissance internationale ? La mémoire ne saurait se limiter à l’érection de monuments. Elle suppose aussi des actes politiques forts et cohérents.

Quant aux Etats ayant voté contre ou s’étant abstenus, leur position soulève une question éthique majeure. Comment peut-on se réclamer des valeurs de liberté, de justice et de droit tout en refusant de reconnaître un crime d’une telle ampleur ? Ce refus ou cette hésitation apparaissent comme une forme de continuité dans le déni, voire, dans la justification implicite d’un passé pourtant largement documenté. Leur attitude semble donner raison, une fois de plus, à Aimé Césaire lorsqu’il affirmait qu’« une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ». Cette phrase, d’une lucidité implacable, résonne aujourd’hui comme un avertissement. Une société qui refuse d’affronter son passé, qui minimise ou nie les crimes commis, s’expose à une forme de déclin moral.
Ainsi, la reconnaissance par l’Organisation des Nations-Unies de la traite négrière comme l’un des plus graves crimes contre l’humanité constitue une étape décisive dans le combat pour la vérité et la dignité. Elle honore la mémoire des millions de victimes et rend justice, symboliquement, à ceux qui, comme Césaire, Taubira ou Siar, ont consacré leur vie à faire entendre cette vérité. Mais, elle rappelle aussi que ce combat n’est jamais totalement achevé et que la vigilance demeure nécessaire face aux tentatives de réécriture ou de banalisation de l’histoire.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





