LA FUITE EN AVANT DE MACRON A NAIROBI : Une tentative de séduction vouée à l’échec

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Lors de son séjour à Nairobi (Kenya), dans le cadre du Sommet Africa Forward, Emmanuel Macron a, manifestement, tenté de reconquérir le cœur des Africains. Le président français a multiplié les déclarations flatteuses à l’endroit de la jeunesse africaine, parlant de partenariat renouvelé, de respect mutuel et même de panafricanisme. Mais, il faut le dire clairement : Cette tentative était vouée à l’échec. Et elle a échoué.

Elle a échoué parce qu’aucun Africain lucide, conscient de l’histoire des relations entre la France et l’Afrique, ne pouvait sérieusement mordre à l’hameçon. Les peuples africains ont trop entendu de promesses non tenues, trop vu de discours séduisants suivis d’actes contraires. Ce n’est pas la première fois que des dirigeants français essaient de maquiller la réalité des rapports franco-africains derrière des mots modernes et des slogans soigneusement préparés (Macron avec Ruto, l’anglophone, à Nairobi, après avoir échoué avec les francophones).

Or, Emmanuel Macron connaît parfaitement les griefs fondamentaux des Africains contre la France. Ils ne sont ni mystérieux ni compliqués. Ils sont connus depuis longtemps. Les Africains les répètent depuis des décennies, et plus encore, depuis le réveil des consciences observé ces dernières années dans plusieurs pays du continent.

Emmanuel Macron et Bassirou Diomaye Faye, à Nairobi : En deux ans, c’est la quatrième rencontre entre les deux hommes qui ne fait pas plaisir au sein du PASTEF. D’ailleurs, le président français annonce (lui-même) une visite officielle au Sénégal au dernier trimestre de cette année.

Ces griefs sont principalement au nombre de quatre.

Le premier concerne la fermeture de toutes les bases militaires françaises en Afrique. Beaucoup d’Africains considèrent, aujourd’hui, que ces bases symbolisent une souveraineté inachevée et une présence néocoloniale devenue insupportable. Ils estiment que des pays véritablement indépendants ne peuvent accepter indéfiniment des installations militaires étrangères sur leur territoire, surtout, lorsque celles-ci apparaissent davantage comme des instruments de contrôle géopolitique que comme des outils de coopération équilibrée.

Le deuxième grief porte sur le F CFA. Cette monnaie, héritée de la colonisation, est de plus en plus perçue par la jeunesse africaine comme un mécanisme de dépendance économique. Pour beaucoup, elle empêche les Etats africains de maîtriser pleinement leur politique monétaire et contribue au maintien d’un système où les intérêts français restent privilégiés. Voilà pourquoi de nombreux jeunes réclament son abandon pur et simple au profit de monnaies véritablement africaines et souveraines.

Le troisième grief concerne l’ingérence permanente de la France dans les affaires intérieures des Etats africains. Depuis des décennies, Paris est accusé de soutenir certains dirigeants, d’influencer des élections, de favoriser des régimes dociles et de sanctionner ceux qui refusent de se soumettre à ses intérêts. Beaucoup d’Africains ont le sentiment que la France parle de démocratie tout en soutenant, parfois, des pouvoirs autoritaires lorsqu’ils lui sont favorables.

Enfin, le quatrième grief est, sans doute, le plus profond sur le plan moral et historique : La reconnaissance officielle de l’esclavage et de la colonisation comme les plus graves crimes contre l’humanité, accompagnée de réparations. Beaucoup d’Africains considèrent qu’il ne peut y avoir de relation sincère entre la France et l’Afrique sans vérité historique ni justice. Car, on ne construit pas une relation saine sur le déni, l’amnésie ou les demi-vérités.

Voilà les véritables attentes des peuples africains. Voilà ce que Macron aurait dû aborder franchement s’il voulait réellement amorcer une réconciliation durable entre la France et ses anciennes colonies.

Mais, au lieu de cela, que fait-il ? Il accuse les pays de l’Alliances des Etats du Sahel (AES), rebaptise la Françafrique sous des noms plus modernes, organise les sommets franco-africains dans des pays anglophones pour tenter de contourner l’hostilité grandissante des opinions publiques francophones, et va jusqu’à s’autoproclamer panafricaniste. Tout cela ressemble davantage à une opération de communication qu’à une remise en question sincère. Car, le problème n’est pas lexical. Ce n’est pas en changeant le nom de la Françafrique que sa logique disparaît. Ce n’est pas en parlant un langage plus jeune ou plus moderne que les Africains oublieront des décennies d’humiliations, de manipulations politiques et de dépendance économique.

La jeunesse africaine, justement, apparaît, aujourd’hui, beaucoup plus intransigeante que les générations précédentes. Elle est plus informée, plus connectée et moins impressionnée par les discours venus d’Europe. Elle sait que l’Afrique possède des ressources stratégiques considérables et comprend que la France a davantage besoin de l’Afrique que l’inverse. Uranium, pétrole, cacao, coltan, or, terres rares : L’Afrique demeure un enjeu économique majeur pour les puissances occidentales. C’est pourquoi beaucoup de jeunes Africains refusent, désormais, les relations fondées sur la domination ou le paternalisme. Ils veulent des rapports équilibrés, fondés sur le respect mutuel et la souveraineté réelle.

Ce n’est plus le Sommet France-Afrique après avoir été Afrique-France, c’est maintenant « Africa Forward Summit ». On aura tout vu…

Mais, il y a plus grave encore. L’hérésie ne consiste pas seulement à récupérer le panafricanisme comme Emmanuel Macron avait tenté de récupérer le projet de monnaie ECO en 2019. L’hérésie, c’est aussi de prétendre que la France est l’amie de l’Afrique. Car un ami ne joue pas un double jeu. Un ami ne donne pas la parole à des groupes armés qui sèment la terreur dans certains pays africains. Dérouler le tapis rouge à des terroristes ou chercher à les légitimer politiquement revient, aux yeux de nombreux Africains, à encourager, indirectement, le chaos et l’insécurité. Voilà pourquoi beaucoup d’Africains accueillent les discours français avec méfiance. Ils y voient une hypocrisie permanente : D’un côté, des appels à la paix et à la démocratie ; de l’autre, des pratiques qui contribuent, parfois, à fragiliser certains Etats africains.

Tant que cette contradiction perdurera, les discours mielleux comme celui prononcé par Emmanuel Macron à Nairobi ne produiront aucun effet profond. Ils trouveront, face à eux des cœurs fermés, des consciences éveillées et une jeunesse décidée à ne plus se laisser séduire par les artifices de la communication politique. L’Afrique d’aujourd’hui veut être respectée. Elle ne demande ni charité ni tutelle. Elle exige, simplement, la liberté, la dignité et le droit de décider elle-même de son destin.

Jean-Claude DJEREKE

Est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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