Lorsque Mathieu Ekra, René Séry-Koré, Bernard Dadié, Jean-Baptiste Mockey, Lamad Camara, Albert Paraiso, Jacob Williams, Ladji Sidibé, Alloh Jérôme et bien d’autres, luttaient pour mettre fin à la domination coloniale, ils étaient unis. Aucun d’entre eux n’était animé par un esprit de discrimination. Personne ne pensait que son groupe ethnique devait dominer les autres groupes ethniques et jouir tout seul des richesses du pays. Leur ambition était de bâtir une nation où chaque citoyen, quelle que soit son origine, aurait sa place.
Les gens, que « la patrie des droits de l’homme » a installés à la tête de notre pays en 2011 et qui, sans vergogne, pratiquent le rattrapage ethnique, le savent-ils ? Si oui, sont-ils prêts à se comporter différemment ? Car c’est cela, le vrai sujet, et non l’abrutissement avec du pain et des jeux d’une jeunesse confrontée depuis plusieurs années au chômage et à la précarité. La chanson “Président, on dit quoi ?”, dans laquelle Yodé et Siro faisaient le triste constat que, sur “plus de 60 ethnies que compte notre pays, “depuis le rez-de-chaussée jusqu’au dernier étage, du gardien au directeur, ce sont seulement les Bakayoko ou bien les Coulibaly qui mangent”, avait pourtant sonné le tocsin en 2020. Et beaucoup croyaient que le régime rectifierait le tir. Mais on ne vit aucun changement (sur notre photo, Alassane Ouattara s’affiche à la Tabaski 2026 avec son vice-président, musulman bon teint comme lui et successeur constitutionnel. Donc, après Ouattara le musulman, il y aura le musulman Tiémoko Meyliet Koné et à défaut (au cas où), la musulmane et présidente du sénat, Kandia Camara. Qui dit mieux ? Rattrapage ethnique oblige !)
Faire la fête le 7 août 2026 pendant que seul un groupe ethnique continue d’être promu et enrichi n’a aucun sens. On ne dira jamais assez que le rattrapage ethnique, dont les dégâts sont aussi considérables que ceux de l’apartheid en Afrique du Sud à une certaine époque, met le RDR (Rassemblement des républicains, le parti d’Alassane Ouattara composé essentiellement des musulmans et des gens du Nord de la Côte d’Ivoire) en porte-à-faux avec le vivre-ensemble dont il ne cesse de nous rebattre les oreilles.
Mais, le tribalisme décomplexé n’est pas le seul talon d’Achille du président du RDR. On lui reproche, aussi, de ne pas tenir ses promesses alors que respecter sa parole est un principe sacro-saint dans une Afrique où la parole a, encore, plus de poids que l’écrit. Bédié, Soro et Duncan ont rompu avec Ouattara parce que les promesses que ce dernier leur avait faites n’ont pas été honorées.

Thabo Mbeki, l’ancien président sud-africain qui persuada Laurent Gbagbo de permettre à Ouattara de prendre part à l’élection présidentielle dans notre pays, semble en avoir fait, lui aussi, l’amère expérience puisqu’il déclarait en mars 2012 : “Alassane Ouattara est un homme qui n’a ni foi en l’honneur ni parole d’honneur. Je serai toujours surpris de la distance qu’il est prêt à parcourir dans le seul but de contenter ceux qu’il y a cinquante ans mettaient son peuple dans les chaînes de l’oppression… Je n’ai pas assez de mots pour vous dire le dégoût que m’inspire cet homme.” Mbeki ajoutait : “Heureusement que la vie des hommes n’est qu’une petite étoile filante dans l’histoire du monde. La Côte d’Ivoire se retrouvera un jour.”
Je suis convaincu que notre pays se relèvera mais il ne se remettra pas debout de sitôt si nous avons des comportements irrationnels comme baiser la main du bourreau, consommer son alcool frelaté, le féliciter ou le remercier pour des réalisations de pacotille alors qu’il continue de garder injustement des milliers d’Ivoiriens en exil et en prison, vouloir discuter avec lui après avoir promis de combattre son quatrième mandat.
Pour arrêter ce cirque qui, chaque jour, enfonce notre pays un peu plus dans le ridicule, il faut commencer par s’éloigner des lieux de beuverie et retisser les liens entre les différentes composantes de la nation.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





