Né en 1963 à Edéa (Cameroun), Jean Bahebeck a d’abord été formé au Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS), avant de poursuivre sa formation en Suisse. Agrégé de chirurgie orthopédique depuis 1994, cet ancien élève du collège Saint-Michel de Douala s’est imposé comme un chirurgien et un enseignant dont l’engagement dépasse largement les murs des salles d’opération et des amphithéâtres. Il aurait notamment contribué à la formation de nombreux chirurgiens orthopédistes et revendique, avec une certaine fierté, avoir participé à la formation de milliers de médecins.
Mais, derrière cette brillante trajectoire professionnelle, se trouve une histoire personnelle particulièrement significative. Jean Bahebeck n’est pas devenu médecin uniquement par désir de réussite sociale. Sa vocation est née d’un drame qui l’a profondément marqué lorsqu’il était encore élève.
Son professeur de musique de sixième avait été victime d’un accident de la circulation. Transporté à l’hôpital Laquintinie de Douala, il ne put être opéré à temps, faute de chirurgien disponible. Il mourut des suites de cet accident. Pour le jeune Jean Bahebeck, cette disparition fut un choc. Il était triste et ne comprenait pas comment un homme pouvait mourir simplement parce qu’il n’y avait pas, au moment voulu, le spécialiste capable de le sauver.
Sa grand-mère lui donna alors une leçon qui allait orienter toute son existence : La meilleure manière de pleurer son professeur était de devenir lui-même chirurgien afin que de tels drames ne se produisent plus.
Plutôt que de rester prisonnier de la douleur ou de la colère, il fallait transformer l’épreuve en engagement. Plutôt que de seulement pleurer les morts, il fallait travailler pour sauver les vivants.
Jean Bahebeck a ainsi choisi de répondre à un drame individuel par une œuvre collective. Des décennies plus tard, son bilan témoigne de la profondeur de cette décision. Former un médecin, c’est déjà contribuer à sauver des milliers de vies, car chaque médecin formé pourra à son tour soigner, enseigner et transmettre. Former des milliers de médecins revient donc à participer indirectement à la transformation d’un système de santé tout entier.
C’est pourquoi il serait réducteur de considérer Jean Bahebeck uniquement comme un médecin passionné ou comme un universitaire au caractère bien trempé. Il est aussi, à sa manière, un bâtisseur. Sa contribution à la formation des ressources humaines camerounaises constitue probablement l’une de ses plus grandes œuvres.
Et pourtant, paradoxalement, un homme qui a autant donné à son pays n’a pas toujours bénéficié d’une reconnaissance nationale à la hauteur de son parcours.
Jean Bahebeck n’est pas connu pour avoir sa langue dans sa poche. Il parle, critique, interpelle et refuse de se conformer à la logique du silence lorsqu’il estime que l’intérêt du pays est en jeu. Cette liberté de parole peut déranger. Elle peut même isoler. Mais, elle constitue aussi une qualité rare dans un environnement où beaucoup préfèrent la prudence, la flatterie ou le calcul politique.
C’est ici que se pose la question de son engagement politique. Jean Bahebeck milite au sein de l’Union des populations du Cameroun (UPC), parti historique de la lutte pour l’indépendance du pays. Il nourrissait l’ambition de représenter son parti à l’élection présidentielle d’octobre 2025. Mais, cette ambition ne s’est finalement pas concrétisée, puisque le parti lui a préféré Dominique Yamb Ntiba.
Il aurait pu être déçu. Il aurait pu considérer cette décision comme une injustice personnelle. Il aurait pu aussi conclure que son expérience, son intelligence, son parcours professionnel et son engagement n’étaient pas suffisamment reconnus. Faut-il pour autant considérer qu’il a échoué ?
La réponse est non car
La politique nous enseigne une vérité souvent oubliée : Avoir les qualités pour diriger un pays ne signifie pas forcément que l’on sera appelé à le diriger. L’Histoire africaine offre d’ailleurs plusieurs exemples d’intellectuels de grande valeur qui n’ont jamais accédé à la magistrature suprême, malgré leur stature, leurs idées et leur engagement. Je pense notamment à Cheikh Anta Diop au Sénégal, à Joseph Ki-Zerbo au Burkina Faso, à Abel Goumba en République centrafricaine, à Francis Wodié et Zadi Zaourou en Côte d’Ivoire, ou encore, à Léopold Gnininvi au Togo. Tous ont contribué, chacun à leur manière, à la réflexion et au combat politique de leur pays. Tous n’ont pas gouverné. Mais, leur absence du pouvoir suprême ne signifie nullement que leur passage dans la vie publique a été inutile.
Il faut donc se méfier de cette conception de la réussite politique qui réduit le service de la nation à l’occupation d’un fauteuil présidentiel ou ministériel. Un pays ne se construit pas seulement dans les palais présidentiels. Il se construit également dans les hôpitaux, les universités, les écoles, les laboratoires, les associations, les entreprises, les villages et les quartiers.
Jean Bahebeck peut ne jamais devenir président de la République. Il peut même ne jamais occuper une fonction gouvernementale importante. Cela ne diminuera en rien ce qu’il a déjà accompli. La véritable question devrait d’ailleurs être celle-ci : Qu’est-ce que le Cameroun a reçu de Jean Bahebeck ?
Il a reçu un chirurgien. Il a reçu un enseignant. Il a reçu un formateur. Il a reçu un intellectuel qui ose parler. Il a reçu un citoyen qui refuse de considérer comme normale la situation d’un pays confronté à de nombreuses difficultés. Il a reçu un homme qui croit que le Cameroun peut se relever à condition de placer les bonnes personnes aux bons endroits et de donner réellement leur chance aux compétences nationales. C’est peut-être là que se trouve le cœur de son engagement.
Le Cameroun n’a pas seulement besoin de présidents. Il a besoin de médecins compétents, d’enseignants exigeants, d’ingénieurs, de chercheurs, d’agronomes, d’entrepreneurs, de magistrats indépendants, d’administrateurs honnêtes et de citoyens capables de défendre l’intérêt général. Un président ne peut pas, à lui seul, transformer un pays. Il lui faut des hommes et des femmes compétents pour concevoir, exécuter et contrôler les politiques publiques.
Dans cette perspective, Jean Bahebeck a déjà accompli une partie du travail que beaucoup de responsables politiques n’ont pas réussi à accomplir. Former des médecins, c’est investir dans l’avenir. Transmettre son savoir, c’est construire une société. Refuser le silence face aux dysfonctionnements, c’est participer au débat démocratique.

Alors, doit-il regretter de ne pas avoir eu l’occasion de diriger le Cameroun ?
Je ne le pense pas.
L’essentiel n’est pas toujours de parvenir au sommet. L’essentiel est de savoir ce que l’on fait de la place que l’Histoire nous donne. Certains arrivent au pouvoir et ne laissent presque rien derrière eux. D’autres n’y arrivent jamais et laissent pourtant une empreinte profonde dans leur société.
Le parcours de Jean Bahebeck nous rappelle qu’un pays peut être servi de mille manières et que la grandeur d’un citoyen ne dépend pas nécessairement de sa proximité avec le palais présidentiel. Il y a même une forme de paradoxe dans son histoire. L’homme qui aurait voulu contribuer directement à la transformation politique du Cameroun contribue déjà, depuis des années, à sa transformation humaine. Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable pouvoir : Celui qui permet de changer la vie des autres sans nécessairement disposer des attributs officiels du pouvoir.
Le Cameroun a besoin de retrouver cette conception du service. Il doit cesser de mesurer la valeur de ses fils et de ses filles uniquement à leurs titres, à leurs fonctions ou à leur capacité à conquérir le pouvoir. Une nation qui sait reconnaître ses bâtisseurs est une nation qui prépare son avenir.
Jean Bahebeck n’a peut-être pas été président du Cameroun. Il ne le sera peut-être jamais. Mais, cela ne veut pas dire qu’il a échoué. S’il a contribué à former des milliers de médecins, à transmettre des connaissances et à éveiller chez de nombreux jeunes le sens de la responsabilité, alors il a déjà fait quelque chose d’essentiel : Servir son pays.
Et, à bien y regarder, il l’a peut-être mieux servi que beaucoup de ministres qui ont pourtant disposé, pendant des années, de tous les moyens institutionnels pour le faire. Car, au soir d’une vie consacrée au service, ce ne sont pas les titres qui parlent le plus fort. Ce sont les vies que l’on a touchées, les consciences que l’on a éveillées et les générations que l’on a contribué à préparer.
Jean Bahebeck peut donc continuer son combat sans regret. Le Cameroun a besoin de ses voix libres, de ses compétences et de ses citoyens qui refusent de s’accommoder du délabrement et de la décomposition de leur pays.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





