On savait que la politique migratoire humaniste de l’Espagne dérangeait certains au sein de l’Union européenne (UE), mais, on n’imaginait pas à quel point, ses Etats-membres sautent sur la crise migratoire de Ceuta pour coaliser et lever les boucliers contre Madrid. Copenhague et Rome affichent une virulence inouïe à l’égard de leur consoeur espagnole alors que la capitale italienne réclame même la suspension de celle-ci de l’espace Schengen.
Il semblerait que les autorités italiennes et danoises aient la mémoire courte, puisqu’elles ont toutes les deux bénéficié de la solidarité européenne, d’une part, le Danemark, au cours de l’année actuelle, face à l’impérialisme américain, dont les yeux sont toujours rivés sur le Groenland, et, d’autre part, l’Italie face la crise de Lampedusa en 2023. Il est donc incompréhensible qu’elles s’en prennent à l’Espagne de la sorte, à moins que leur invective ne s’explique par autre chose.
Pour le Danemark, à qui l’on doit l’effectivité du durcissement des mécanismes migratoires de l’UE, l’objectif était de préserver les acquis, en signalant au bloc européen que la formation d’un nouvel exécutif danois, depuis juin dernier, plus à gauche, ne change en rien la ligne dure adoptée en termes d’immigration. Idem pour l’Italie, dont le gouvernement de Giorgia Meloni ne veut prendre aucun risque, notamment, à environ un an des élections générales de 2027.
C’est donc la question du capital politique qui explique la rapidité de l’instrumentalisation de la crise migratoire de Ceuta par les alliés européens contre Madrid. La régularisation des 500 000 migrants illégaux annoncée par Pedro Sanchez et son gouvernement n’ayant toujours pas été digérée, le bloc des Etats-membres a trouvé le moyen de le signifier au premier ministre espagnol de la plus brute des manières, avec la complicité (logique) de Rabat (sur notre photo, le premier ministre espagnol déjeune avec le roi du Maroc à Rabat en avril 2022. Il n’y avait pas de nuage dans les relations).
En effet, le royaume chérifien n’a pas vu d’un très bon œil le rapprochement diplomatique entre Madrid et Alger, illustré par le déplacement officiel du 20 juillet dernier de Sanchez, le premier du type en quatre ans, chez le président algérien, Abdelmadjid Tebboune. Bien qu’elles aient le vent en poupe sur la quasi-totalité des dossiers qui les opposent à leurs voisines algériennes, les autorités marocaines veulent anéantir toute possibilité de changement en leur défaveur.

Mais, de là à se constituer “bras armé” de l’UE pour nuire à l’Espagne, au risque de se brouiller avec l’un de ses alliés les plus stratégiques ? Ce choix du Maroc aura des conséquences ! En permettant le passage clandestin de plus de 72 000 personnes, parmi lesquelles plusieurs centaines seraient mortes en chemin, l’exécutif de Rabat réaffirme que ses intérêts ne sont pas ceux des Marocains, mais plutôt, ceux d’une élite, qui n’entend rien changer à la donne actuelle.
Paul-Patrick Tédga
MSc in Finance (Johns Hopkins University – Washington DC)





