La lenteur de la loi à s’adapter aux changements sociaux met au goût du jour le narratif sur la légalité et la légitimité.
Est légal ce qui est conforme à la loi. La légalité se dit donc généralement
de ce qui relève du droit positif. En effet, la légalité d’une action ou d’une politique est évaluée
en se référant aux textes juridiques, à la jurisprudence et aux précédents. Le légal est donc ce qui
est autorisé, prévu ou désigné par la loi et les règlements en vigueur dans un pays. On dira
par exemple qu’une entreprise est légale si elle est enregistrée officiellement, si elle respecte les
lois fiscales et autres réglementations du pays dans lequel elle est établie. La légalité fait donc
référence au droit écrit par les hommes, les lois telles qu’elles sont inscrites et appliquées dans
une société à un moment donné. Et, comme le disait si bien le professeur, Francis Wodié, le légal est strict et restrictif et se limite aux textes et aux procédures juridiques. La légalité est par conséquent,
une décision distincte, immédiate, en noir et blanc et noir sur blanc, acceptée comme telle —
devant un tribunal, le verdict est soit coupable, soit non coupable.
Le légitime, par contre, est conforme à la justice et à la morale ; c’est-à-dire, ce qui est jugé bon,
juste, fondé et dans son bon droit, selon une conscience individuelle ou collective et qui repose
sur des principes supérieurs, des normes sociétales tels que l’équité inhérente, la rectitude
morale, le droit naturel ou des principes universels conformes à un idéal de justice,
indépendamment de la loi écrite. La légitimité est donc un critère d’appréciation de la loi elle-
même, permettant ainsi de contester une loi existante, si celle-ci est perçue comme injuste,
immorale et antidémocratique. Lorsque les lois sont perçues comme limitées, obsolètes ou
nuisibles, la légitimité peut être une force corrective, invoquée au nom de la justice, de la dignité
humaine, de la protection d’urgence ou de la sécurité environnementale. La légitimité peut
renforcer la légalité, comme elle peut aussi la contester. Le récit de la légitimité s’est développé
comme un moyen d’encourager une plus grande attention aux questions d’autorité appropriée
pour agir de manière coercitive dans des situations contestées, lorsque la base de l’évaluation ne
relève pas de la primauté ou de la pertinence du droit.
La légitimité peut renforcer la légalité, mais elle peut aussi la contester, en s’affranchissant du
carcan du légalisme et en évaluant le comportement d’un Etat ou d’un dirigeant avec une
réflexion sensible aux considérations éthiques et politiques, assouplissant les contraintes de la
légalité et faisant appel à un discours humanitaire et moral pour remettre en question une
politique controversée. Elle entre souvent en jeu quand les enjeux sont des plus élevés, mais
reste une catégorie flexible qui évolue au fil du temps. Son maintien nécessite d’ailleurs un effort
constant, car elle peut être acquise, comme elle peut être perdue.
La légitimité est aussi une condition préalable essentielle à toute décision prise par des acteurs
politiques. Dans un monde idéal, la loi serait toujours légitime—c’est-à-dire que les lois
incarneraient les croyances normatives de ceux qui vivent sous leur autorité ; mais ce n’est pas
toujours le cas. Toutefois, en tant qu’interprétation subjective de ce qui est souhaitable et
approprié, la légitimité peut être maintenue par un effort constant visant à assurer la conformité
avec les attentes normatives des populations concernées. Les décisions légitimes sont basées sur
la participation démocratique, permettant au peuple de faire entendre sa voix. Si la légitimité ne
remplace pas la légalité ni ne la transcende, elle joue toutefois un rôle vital dans le renforcement
et le soutien de la loi. En effet, les lois, les institutions juridiques ou les processus qui manquent
de légitimité sont souvent traités avec mépris. La légitimité joue donc un double rôle. Elle peut
renforcer la légalité et ajouter un pouvoir plus autoritaire aux règles coutumières.
La distinction essentielle est que le légal se réfère à la conformité avec la loi écrite (le droit
positif), tandis que le légitime désigne ce qui est juste, moral, et en accord avec des principes
supérieurs, tels que l’équité démocratique ou le droit naturel, même si cela va à l’encontre d’une
loi établie. Autrement dit, une action peut être légale sans être légitime, ou une action jugée
légitime peut ne pas être conforme à une loi en vigueur, comme c’est souvent le cas, quand il y a
une protestation contre une injustice perpétrée par le prince du moment, lorsque ce dernier
choisit d’ignorer le droit national ou de mépriser les traités internationaux précédemment
signés. Mais, la loi ne devient pas insignifiante juste parce qu’elle est violée. Si la légalité est un
jugement dès le début du processus, la légitimité est un jugement à la fin dudit processus.
Cette distinction entre le légal et le légitime est importante, parce que la conformité à la loi ne
garantit pas nécessairement la justice d’une part, parce que le sentiment de justice ou d’injustice
peut amener à remettre en question une loi « légale » (tolérez le pléonasme). Les actions des
hommes sont toujours soit légales, soit illégales, mais ne peuvent pas être partiellement légales.
En revanche, la légitimité est fluide et changeante, et dépend des moments, des perceptions (qui
peuvent changer) et des résultats. Il s’ensuit que le légitime est souvent légal, alors que l’inverse
n’est pas toujours vrai. Par exemple, un gouvernement peut être légal, mais pas légitime aux
yeux du peuple. De même, un dirigeant qui accède au pouvoir par un processus électoral
techniquement légal, mais largement perçu comme frauduleux, peut être considéré comme
quelqu’un qui n’a pas de légitimité.

Martin Luther King Jr., en homme de foi, et dans son combat pour l’égalité entre les races aux
Etats-Unis, a largement contribué à la distinction entre la légalité et la légitimité, en mettant en
avant l’argument de la responsabilité morale de désobéir aux lois injustes qui sont en désaccord
avec la loi morale de Dieu. Dans des extraits d’une lettre adressée à des collègues membres du
clergé, écrite depuis la prison de Birmingham, le 16 avril 1963, il faisait une distinction entre les
« lois justes », qui sont morales et respectent la dignité humaine, et les « lois injustes », qui
dégradent la personnalité et créent un faux sentiment de supériorité ou d’infériorité. Citant
Saint Augustin, il était d’avis qu’une loi injuste n’est pas une loi au sens propre du terme, et
que le citoyen avait le devoir moral de lui désobéir. Il soutenait que le citoyen qui ne se soumet
pas à une loi injuste, un code créé par l’homme qui n’est pas en harmonie avec la loi morale
supérieure et qui est manipulé par des artifices juridiques, doit accepter volontairement la
peine qui en découle, pour montrer son profond respect pour la loi elle-même. C’est ce qu’il
avait appelé « La désobéissance civile non-violente » ; une stratégie que lui avait inspiré
Mohandas Karamchand (Mahatma) Gandhi, qui impliquait le refus de coopérer avec des lois
injustes pour forcer des changements. La désobéissance civile non-violente consistait à
enfreindre ouvertement et avec amour ces lois tout en acceptant volontairement les
conséquences, tel que l’emprisonnement. Désobéir ouvertement à des lois injustes et accepter
les sanctions qui s’ensuivent, pour attirer l’attention sur l’injustice desdites lois pour éveiller la
conscience du peuple, afin que celui-ci exige un système plus juste. En effet, lorsque les lois ne
servent qu’elles-mêmes, elles manquent de légitimité. La légitimité veille sur les lois et s’assure
que celles-ci remplissent leur objectif fondamental ; c’est-à-dire, améliorer la vie de ceux qu’elles
gouvernent. Les lois existantes peuvent échouer à répondre efficacement aux besoins de la
société.

En conclusion, la distinction entre la légalité et la légitimité nous enseigne qu’une loi n’est
juste que si elle s’applique de manière égale à tous et si les populations concernées ont leur
mot à dire dans son élaboration. A l’inverse, une loi à géométrie variable est injuste et doit
être combattue au nom de l’équité, de la justice, du vivre ensemble et du bon sens. La
légitimité a cette extraordinaire capacité à introduire une flexibilité constructive dans la loi
dans les circonstances extrêmes. Et de nos jours, cette flexibilité existe, et les revendications de
légitimité sont formulées plus fréquemment, renforçant ou remettant en question la légalité. La
légitimité, en renforçant la légalité, augmente le pouvoir d’autorité des règles issues des traités
ou de la coutume. Toutefois, rejeter la légalité au profit de la légitimité peut conduire à des
désastres ; car les défaillances de la légalité ne peuvent pas toujours être comblées par la
légitimité. La légitimité a besoin de la loi autant que la loi a besoin de la légitimité — tout
comme la loi ne peut être respectée si elle est perçue comme illégitime, les appels à la légitimité
doivent être fondés sur l’esprit, sinon sur la lettre de la loi, afin de prévenir l’opportunisme.
De ce qui précède, il est tout à fait logique de dire que l’opposition ivoirienne est dans son rôle,
quand elle dit que la légalité brandie par le régime d’Abidjan est aux antipodes de la volonté de
la cité, aux antipodes du pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple : La démocratie.
Dans le cas d’espèce, la légalité derrière laquelle se réfugie la minorité au pouvoir, après maintes
manipulations des textes, a atteint ses limites et est dépassée par les réalités de terrain. Ce genre
de lois injustes et de légalité aveugle ont souvent conduit à de nombreuses tragédies. Le
moment est venu de mettre de l’eau dans son vin et de négocier une parcelle de légitimité. C’est
ainsi que se construit le vrai vivre ensemble.
Paulin G. Djité, PhD, NAATI III, AIIC
Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques





