Le 23 janvier 2026, la Côte d’Ivoire s’est dotée d’un nouveau gouvernement. Dès l’annonce de sa composition, une chose saute aux yeux : 35 ministres, c’est excessif. Dans un pays confronté à de profondes difficultés sociales et économiques, un tel attelage gouvernemental donne l’impression d’un pouvoir plus soucieux de récompenser des fidélités politiques que de répondre aux besoins urgents des populations. Il faut le dire sans détour : Ce gouvernement apparaît comme pléthorique et budgétivore, et son coût constitue un véritable fardeau pour les finances publiques.
Un gouvernement aussi large signifie davantage de salaires, de cabinets, de véhicules, de missions, de logements de fonction et d’avantages divers. Or, la Côte d’Ivoire reste un pays où de nombreuses villes et villages manquent d’infrastructures de base : Hôpitaux insuffisants ou inexistants, écoles délabrées, dispensaires sous-équipés, routes impraticables, bibliothèques absentes, châteaux d’eau hors service. Dans un tel contexte, le choix d’un gouvernement hypertrophié ressemble à un crime économique et social contre les populations les plus vulnérables.
Un bon économiste, dont le premier souci est l’optimisation des ressources et la réduction des dépenses improductives, aurait agi autrement. Il aurait privilégié un gouvernement resserré, efficace, composé de ministres clairement identifiés, responsables et évaluables. Gouverner, ce n’est pas multiplier les postes mais faire des choix. Et, en matière de gestion publique, la sobriété est une vertu, non une faiblesse.
A cela s’ajoute un autre problème majeur : Le cumul des fonctions. Certains ministres sont en même temps députés, ce qui pose une question sérieuse d’éthique politique. Comment peut-on prétendre servir efficacement l’Etat en cumulant des charges aussi lourdes ? Ce cumul traduit une vision patrimoniale du pouvoir, comme si certaines personnes étaient indispensables, incontournables, supérieures aux autres. Comme s’il n’existait pas, dans un pays de plus de 28 millions d’habitants, d’autres compétences capables d’assumer la fonction de député.
Ce comportement révèle surtout un mépris pour l’esprit républicain, qui repose sur la séparation des pouvoirs et la limitation des privilèges. Gouverner, légiférer et contrôler l’action publique sont des missions distinctes. Les confondre revient à affaiblir les institutions et à concentrer le pouvoir entre les mêmes mains.
De nombreux observateurs soulignent également une forte concentration des portefeuilles ministériels entre des personnalités issues d’un même espace sociopolitique, ce que certains qualifient — à tort ou à raison — de déséquilibre régional. Les patronymes souvent cités dans le débat public (Adama, Coulibaly, Dosso, Fofana, Touré, Ouattara, Koné, entre autres) alimentent le sentiment, largement partagé, d’une injustice dans la répartition du pouvoir. Qu’il s’agisse d’une stratégie délibérée ou d’un effet de réseau, le résultat est le même : Une perception d’exclusion qui fragilise la cohésion nationale.
Il est dangereux pour un Etat de laisser prospérer l’idée que l’accès aux hautes fonctions dépend de l’origine ou de l’appartenance, et non de la compétence. Cette perception nourrit la frustration, le ressentiment et, à terme, la division. La République ne peut survivre sans équité visible, et la diversité du pays doit se refléter dans ses institutions.
Tout cela porte un nom : Mauvaise gouvernance. Et lorsqu’elle s’accompagne d’un sentiment d’exclusion assumée ou banalisée, certains parlent de tribalisme décomplexé. Le terme traduit un malaise réel. Un pouvoir responsable devrait s’employer à dissiper ces soupçons par des actes forts, et non les aggraver par des choix contestables.

La création ou la mise en avant du poste de vice-premier ministre alimente également les spéculations (sur notre photo, le président a désigné comme vice-premier ministre son propre petit frère même père même mère. La Côte d’Ivoire devient une dynastie). Les mauvaises langues affirment que ce poste aurait été pensé comme une solution de rechange pour assurer une succession contrôlée au sommet de l’exécutif, au cas où le premier ministre en fonction viendrait à être écarté ou « fiolé ». Selon cette lecture, nommer directement un proche parent à la tête du gouvernement serait trop voyant et politiquement coûteux. Il fallait donc passer par une étape intermédiaire.
Bien entendu, ce ne sont là que des hypothèses. Seul le temps dira si ces soupçons sont fondés ou relèvent de la pure spéculation politique. Mais, le simple fait que de telles interprétations circulent montre à quel point la confiance entre gouvernants et gouvernés est profondément érodée.
En définitive, ce gouvernement donne l’image d’un pouvoir plus préoccupé par sa survie et sa consolidation que par l’intérêt général. Dans un pays aux besoins immenses, la priorité devrait être la santé, l’éducation, l’eau potable, les routes et l’emploi, non l’entretien d’un appareil gouvernemental coûteux et déséquilibré.
La Côte d’Ivoire mérite un Etat sobre, juste et véritablement républicain.
Jean-Claude Djéréké
Est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





