Lorsque Emmanuel Ackah, directeur de cabinet de l’ancien président, Laurent Gbagbo, affirme que discuter avec Alassane Ouattara ne signifie ni reconnaître son quatrième mandat jugé anticonstitutionnel ni vouloir entrer dans le prochain gouvernement, il pose un principe politiquement défendable. Le dialogue, en politique, n’équivaut pas automatiquement à une reddition idéologique. Il peut être un outil tactique, un moyen de desserrer l’étau, de limiter les dégâts ou d’obtenir des concessions dans un rapport de forces défavorable. Sur ce point précis, Emmanuel Ackah a raison.
Mais, cette clarification, aussi nécessaire soit-elle, n’épuise pas le débat. Une autre question, tout aussi légitime, continue de hanter l’espace politique ivoirien : Ceux qui se demandent pourquoi ce dialogue n’a pas été engagé plus tôt, comme le recommandait Affi N’Guessan, ont-ils tort ? Autrement dit, le PPA-CI n’a-t-il pas perdu un temps précieux en privilégiant une posture de confrontation verbale sans disposer des moyens concrets pour la soutenir ? (Sur notre photo, Pascal Affi N’Guessan rencontre Laurent Gbagbo après son retour de la CPI)
La politique n’est pas seulement affaire de convictions, elle est aussi — et surtout — une gestion réaliste des rapports de force. Lorsqu’un parti ne dispose ni d’une force militaire capable de peser sur le cours des événements, ni d’une capacité réelle à provoquer un soulèvement populaire d’ampleur nationale, il ne sert à rien de bander les muscles. La gesticulation peut flatter la base militante, mais, elle ne modifie pas la réalité du pouvoir. Elle peut même aggraver la situation en exposant inutilement les militants et les cadres à la répression.
Dans le cas ivoirien, l’histoire récente est éloquente. Depuis 2011, le rapport de force est clairement en faveur du régime en place. L’Etat contrôle l’armée, la police, l’appareil judiciaire et l’essentiel des leviers institutionnels. Face à cette configuration, refuser par principe toute discussion revient souvent à s’enfermer dans une impasse stratégique. La voie du dialogue, si elle avait été empruntée plus tôt, aurait sans doute permis de faire l’économie de nombreuses arrestations, d’emprisonnements prolongés et de souffrances inutiles infligées à des militants dont le seul tort était de rester fidèles à une cause politique.
Il faut rappeler qu’Affi N’Guessan, bien avant la création du PPA-CI, avait plaidé pour une approche pragmatique : Discuter avec le pouvoir en place non pas par adhésion, mais, par souci d’efficacité politique. Cette position lui valut d’être accusé de compromission, voire, de trahison. Pourtant, les faits semblent aujourd’hui lui donner en partie raison. La rigidité stratégique n’a pas empêché Alassane Ouattara d’avancer, ni de consolider son pouvoir.
On a entendu des responsables du PPA-CI affirmer avec assurance qu’Alassane Ouattara ne pourrait jamais être candidat à l’élection présidentielle du 25 octobre 2025. Cette certitude reposait davantage sur une lecture normative de la Constitution que sur une analyse réaliste du contexte politique. Or, la politique ivoirienne a montré à maintes reprises que le droit constitutionnel, aussi important soit-il, est souvent subordonné au rapport de force. Non seulement, Ouattara a été candidat, mais, il s’est succédé à lui-même, confirmant une fois de plus que la prévision politique ne peut se limiter à ce qui “devrait” être, mais, doit intégrer ce qui est possible. Dès lors, la situation actuelle place le PPA-CI devant une réalité incontournable : S’il souhaite obtenir la libération des nombreux prisonniers politiques, alléger la pression judiciaire sur ses cadres et rouvrir un espace politique viable, il lui faudra discuter avec le pouvoir en place. Cette discussion n’efface ni les injustices passées ni les désaccords profonds sur la légitimité du régime. Elle constitue simplement un instrument parmi d’autres dans une lutte politique qui ne peut être gagnée uniquement par l’incantation.

Le véritable enjeu, aujourd’hui, n’est donc pas de savoir si dialoguer revient à reconnaître le quatrième mandat de Ouattara — ce raccourci est intellectuellement paresseux — mais, de déterminer si le PPA-CI est capable de transformer ce dialogue en un levier stratégique au service de ses objectifs. Dialoguer n’est pas capituler ; refuser de dialoguer quand on est en position de faiblesse peut, en revanche, relever de l’aveuglement.
La question posée par ceux qui regrettent que le dialogue n’ait pas été engagé plus tôt mérite d’être prise au sérieux. Elle invite à une autocritique salutaire : Combien de souffrances auraient pu être évitées si le réalisme avait prévalu plus tôt sur la posture ? La politique n’est pas un concours de pureté morale, mais, un art du possible. Et dans l’art du possible, savoir quand parler vaut parfois autant que savoir quand se taire.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





