Thélyson Orélien, Canadien d’origine haïtienne, connaît aujourd’hui une situation paradoxale : Son livre, « C’était ça ou mourir », connaît le succès, mais, l’auteur est accusé de plagiat et d’avoir utilisé l’Intelligence Artificielle (IA) pour rédiger son ouvrage. Pour ma part, je refuse de considérer Thélyson Orélien comme un imposteur sur la seule base d’accusations qui, à ce stade, méritent encore d’être examinées avec rigueur.
Pourquoi cette prudence ? Parce qu’en matière de réputation, le soupçon ne peut pas tenir lieu de preuve.
Premier élément qui m’interpelle : L’affaire a été lancée par l’intermédiaire d’un compte anonyme sur X baptisé « Balance ton Claude ». L’anonymat peut, dans certaines circonstances, protéger celui qui révèle une information. Mais, lorsqu’on accuse publiquement un écrivain de plagiat et de fraude, il est légitime de demander des éléments vérifiables et une démonstration susceptible d’être examinée par tous. Accuser est facile ; démontrer est autrement plus exigeant.
Deuxième élément : La fiabilité des détecteurs d’intelligence artificielle. Une journaliste de Radio France internationale a récemment raconté avoir soumis un texte attribué à l’apôtre Paul à un outil d’IA. Celui-ci aurait conclu que le texte présentait une très forte probabilité d’avoir été généré par l’intelligence artificielle. L’anachronisme est évidemment saisissant : Paul écrivait près de deux millénaires avant l’apparition de l’IA ! Cet exemple montre qu’il faut se garder d’attribuer aux détecteurs une autorité qu’ils n’ont pas. Un algorithme peut signaler une probabilité. Il ne devrait pas, à lui seul, rendre un verdict.

Le professeur-chercheur canadien, Patrick Baker, de l’Université Laval, va dans le même sens. Il explique avoir testé certains de ces outils avec ses propres textes datant des années 1990 et 2000. Selon son témoignage, les logiciels auraient estimé qu’une partie importante de ces textes avait été produite par l’IA, alors qu’ils avaient été écrits plusieurs décennies avant l’existence des outils actuels. Voilà qui devrait inciter à la prudence.
Peut-on condamner un écrivain parce qu’une machine estime que son texte ressemble à celui produit par une intelligence artificielle ? Je ne le pense pas. Pour établir un éventuel plagiat, il faut identifier les passages concernés, montrer les ressemblances, établir les sources, examiner les différentes versions du manuscrit et donner à l’auteur la possibilité de répondre. La littérature mérite mieux qu’un procès fait par algorithme.
Patrick Baker évoque également l’hypothèse d’une dimension chauviniste, voire, raciste, dans cette affaire. Cette affirmation nous conduit à une question plus large : Le succès d’un écrivain noir est-il toujours accueilli avec la même sérénité que celui d’un écrivain blanc ?
L’Histoire montre que les préjugés raciaux ont existé et existent encore sous diverses formes. Mais, il serait tout aussi injuste de prétendre que tous les Français partagent cette attitude. La France a, également, produit des intellectuels qui ont su regarder l’Afrique et les intellectuels noirs autrement.
Pensons à Jean-Paul Sartre, Georges Balandier, André Gide, Albert Camus, Michel Leiris, Emmanuel Mounier, Théodore Monod ou Marcel Griaule. Par leurs écrits, leurs engagements ou leurs relations avec les intellectuels africains, ils ont contribué à faire entendre des voix noires dans un univers intellectuel longtemps marqué par les rapports de domination coloniaux. Alioune Diop et Présence Africaine en sont une illustration majeure.
Ces hommes avaient compris quelque chose d’essentiel : L’intelligence n’a pas de couleur de peau. Un intellectuel noir n’est pas un concurrent dont la réussite ferait perdre quelque chose à un intellectuel blanc. Il est un homme ou une femme qui apporte sa contribution à l’œuvre commune de l’humanité.
Qu’un Noir obtienne le Goncourt, le Renaudot, qu’il entre à l’Académie française comme Léopold Sédar Senghor, le 2 juin 1983, ou qu’il soit invité du Collège de France comme Harris Memel-Fotê, en 1995-1996, ne devrait donc susciter ni crispation ni inquiétude. La seule question qui devrait compter est celle-ci : Son œuvre possède-t-elle les qualités qui justifient cette reconnaissance ? Si oui, pourquoi faudrait-il s’en offusquer ?

C’est pourquoi l’affaire Thélyson Orélien doit être abordée avec sérénité. S’il existe des preuves de plagiat, qu’elles soient présentées. Si l’utilisation de l’IA peut être démontrée, qu’elle le soit. Mais, si l’on ne dispose que de probabilités algorithmiques, de ressemblances interprétées et d’accusations anonymes, il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que le dossier n’est pas clos.
Un écrivain ne doit pas être condamné parce qu’il est devenu visible.
Il faut surtout se méfier d’une maladie vieille comme le monde : La difficulté à supporter le succès de l’autre. Celui qui possède une véritable confiance en sa propre valeur n’a pas besoin de rabaisser son voisin pour se sentir grand. Il peut même se réjouir de voir surgir un nouveau talent.
Dans une société qui prétend valoriser la vérité, la réputation d’un homme ne devrait jamais être sacrifiée sur l’autel du soupçon.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





