SECRETARIAT GENERAL DE L’OIF : Comment Henri Lopès rata ce poste à Beyrouth en 2002 (et à Dakar en 2014 )

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Ceci est un témoignage rigoureusement personnel. Les Américains l’ayant éjecté du secrétariat général des Nations-Unies, l’Egyptien, Boutros Boutros-Ghali obtint comme point de chute, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Déjà au Sommet de la francophonie en décembre 1995 sous Nicéphore Soglo, à Cotonou, les amis français, tout au long du Sommet, me disaient que le président, Jacques Chirac, ferait de Boutros-Boutros Ghali, le prochain secrétaire général de l’organisation. Boutros n’avait vraiment pas d’amis sûrs parmi les pays africains au Sud du Sahara, à cause de son attitude jugée orgueilleuse à leur égard, mais il pouvait compter sur un ami important : Jacques Chirac, le président français.

Comme prévu, il succéda donc au Canadien, Jean-Louis Roy, qui fut le dernier secrétaire général de l’Agence de la francophonie en 1997. Ce fut de très très loin la belle époque pour cette organisation. Pendant cinq ans, Boutros, devenu patron des lieux, ne réussit pas à réduire l’animosité des Africains à son endroit. Pire, le Groupe Afrique de la Francophonie proposa son propre candidat, en la personne du Congolais, Henri Lopès, pour le remplacer en 2002. Pour accroître ses chances, un Comité de soutien fut créé avec à sa tête le président du Gabon, le patriarche Ondimba. Ce dernier n’eut aucune peine à rallier les soutiens jusqu’en Asie.

Direction, Sommet de Beyrouth en 2002. Le Congolais tenait la corde et si on passait au vote, ce qui est rare au sein de l’organisation où on privilégie le consensus, Henri Lopès devait gagner haut la main devant tout autre candidat. Qui était cet autre candidat ? Ce candidat s’appelait Abdou Diouf, l’ancien président du Sénégal qu’Abdoulaye Wade avait défait à l’élection présidentielle de 2000 et que son ami Chirac voulait positionner à l’OIF, deux ans plus tard. Le copinage ! Le Groupe Afrique mené par le patriarche Ondimba ne l’entendait pas de cette oreille. Malgré l’entremise du président du conseil libanais, Raffic Hariri (un très proche de Jacques Chirac), rien n’y fit. Le consensus étant impossible, les voix commençaient à s’élever pour qu’on passe au vote pour déterminer les deux candidats. Il y avait de l’électricité dans le ciel chaud de Beyrouth.

C’est ainsi que lors du dîner, entre la poire et le fromage, Jacques Chirac s’empara du micro pour proférer des menaces à peine voilées à ses pairs (africains) selon lesquelles s’ils persistent à faire élire Lopès, lui Chirac oeuvrera pour faire reconduire Boutros (très haï en Afrique noire) à son poste. Sa menace n’était pas gratuite car, très astucieusement, Boutros n’avait pas retiré formellement sa candidature. Donc il restait candidat.

Voilà pourquoi le dîner terminé, le patriarche Ondimba convoqua une réunion vers 1 heure du matin à son hôtel avec les chefs d’Etat du Groupe Afrique afin de tirer les conséquences des menaces proférées par Jacques Chirac. Décision unanime fut prise de retirer la candidature de Lopès, à la première heure de la matinée, afin de laisser libre cours à une élection d’Abdou Diouf. Ce dernier gagna sans gloire. Mais Henri Lopès en garda un souvenir très amer. Très triste.

Février 2003, Libreville, devant le patriarche Ondimba. Le cas Lopès est évoqué avec beaucoup de peine. Le patriarche est très contrarié mais il me demande, une fois de retour à Paris, de le rencontrer pour lui poser la question de savoir s’il veut toujours devenir président de l’OIF ? Si tel est le cas, le Groupe Afrique le soutiendra à nouveau.

Henri Lopès me donna rendez-vous dans les salons de l’hôtel Hilton Suffren, dans le septième arrondissement parisien, samedi après-midi. A la question de savoir s’il briguerait la présidence de la francophonie dans 4 ans, il se borna à prendre bonne note et à y réfléchir. Finalement, il ne fit candidat à rien convaincu que Diouf ne pouvait pas perdre. En 2014, au Sommet de Dakar, alors qu’Abdou Diouf, après avoir terminé trois longs mandats de 12 ans, voulut enfin se reposer, Henri Lopès proposa, à nouveau, sa candidature. Mais, cette fois, sans son parrain, le patriarche Ondimba, décédé en 2009. François Hollande lui préféra la Canadienne, Michaelle Jean. En effet, Hollande refusa de faire ce cadeau au président, Denis Sassou Nguesso, du Congo-Brazzaville avec qui il entretenait de très (très) mauvaises relations. On peut aisément supposer que si le patriarche était resté en vie, Henri Lopès aurait pu devenir secrétaire général de la francophonie à la place de Michaelle Jean. Le premier ministre canadien, Jean Trudeau, n’aurait pas pu le lui refuser. Il n’aurait même présenté la candidature de l’ancienne gouverneure générale du Canada.

L’interventionnisme des dirigeants français dans le choix des secrétaires généraux de l’OIF ne s’embarrasse pas des qu’en dira-t-on. Au Sommet de Hanoï, en novembre 1997, le président, Jacques Chirac, joua le même tour aux mêmes dirigeants africains qui avaient promis le même poste à Derlin Zinsou, ancien président du CPF. Le forcing de Chirac permit à Boutros de lui éviter le chômage après son éjection de l’ONU. Sur le chemin du retour, à l’aéroport de Dubaï où nous attendions un avion pour Paris, Emile Derlin Zinsou déversa sa colère contre les dirigeants africains qui se laissent aplatir comme des moins que rien devant leurs homologues occidentaux. Même quand ils tiennent la corde. L’ancien président béninois était vraiment en colère d’avoir raté le poste de si peu, que lui avaient pourtant promis les dirigeants africains dont le patriarche Ondimba.

Ces deux situations montrent le rôle prépondérant que joue la France dans l’OIF. C’est la voix dominante car premier bailleur de fonds de la francophonie. La main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit, disent les Bantu. Les choses n’ont guère changé aujourd’hui avec la Rwandaise, Louise Mushikiwabo, qui est le résultat de la détente politique entre les présidents, Paul Kagame, et Emmanuel Macron.

Henri Lopès ne sera plus candidat à rien. Il est décédé, à Suresnes, en région parisienne, à l’âge de 86 ans. Il abandonne donc l’OIF à ceux qui ne voulaient pas de lui. Dommage qu’il n’ait pas été élu à l’Académie française où il avait sa place. Mais, ici, et c’est un avis personnel, la situation politique congolaise et l’image de son dirigeant auraient difficilement milité pour un tel choix.

Professeur Paul TEDGA

est docteur de l’Université de Paris 9 Dauphine (1988)

Auteur de sept ouvrages

et fondateur à Paris de la revue Afrique Education (1993)

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