SENEGAL : Diomaye et Sonko comme Senghor et Mamadou Dia ?

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Le Sénégal vit peut-être un tournant politique majeur dont les conséquences pourraient marquer durablement son histoire. Le limogeage d’Ousmane Sonko par Bassirou Diomaye Faye a provoqué stupeur, colère et interrogations au sein d’une partie importante de l’opinion sénégalaise et africaine. Beaucoup se demandent déjà si cette rupture politique ne rappelle pas celle qui opposa, autrefois, Léopold Sédar Senghor à Mamadou Dia.

Comme hier avec Senghor et Dia (notre photo), deux hommes qui semblaient marcher ensemble vers un même idéal politique apparaissent, aujourd’hui, séparés par des divergences devenues profondes.

Après le départ de Sonko de la primature, certaines personnes se sont empressées d’affirmer qu’il avait commis une erreur en laissant Diomaye Faye se présenter à sa place lors de la présidentielle du 24 mars 2024. Ces jugements rapides traduisent souvent une méconnaissance de la complexité des relations humaines et politiques. Non, Sonko n’a pas eu tort de faire confiance à Diomaye. Aucun homme sérieux ne peut reprocher à quelqu’un d’avoir cru en un ami, en un compagnon de lutte ou en un allié politique avec lequel il partageait depuis des années des combats communs.

Comment Sonko aurait-il pu savoir à l’avance que Diomaye Faye évoluerait si rapidement après son accession au pouvoir ? Comment pouvait-il imaginer que son ancien compagnon ferait l’éloge d’Alassane Dramane Ouattara, chercherait un rapprochement visible avec Emmanuel Macron ou adopterait une attitude jugée ambiguë à l’égard des pays de l’Alliance des Etats du Sahel engagés dans leur combat pour une plus grande souveraineté ? Sonko n’est pas Dieu. Il ne pouvait ni lire dans les pensées ni sonder les intentions cachées de celui qu’il avait contribué à faire élire.

Le pouvoir transforme souvent les hommes. Des personnes modestes, accessibles et humbles deviennent, parfois, arrogantes, méprisantes et suffisantes dès qu’elles accèdent aux hautes fonctions. Ce phénomène existe, aussi bien, en politique qu’en religion. Certains responsables religieux, eux-mêmes, changent, profondément, lorsqu’ils obtiennent une parcelle d’autorité. Eleanor Roosevelt parlait de « petits esprits » pour désigner ces individus incapables de conserver leur simplicité et leur fidélité morale face au pouvoir et aux privilèges.

Les capitaines Blaise Comparé (qui regarde le ciel) et Thomas Sankara, étaient des inséparables avant l’assassinat de Thomas par son ami.

La littérature africaine nous enseigne, également, combien il est difficile de prévenir la trahison. Dans « En attendant le vote des bêtes sauvages », l’Ivoirien, Ahmadou Kourouma, écrit que « prévenir la trahison, débusquer le faux ami avant qu’il inocule son venin est une opération aussi complexe que nettoyer l’anus d’une hyène ». Cette image provocatrice mais puissante résume, parfaitement, la difficulté de détecter à temps celui qui finira par abandonner les idéaux communs ou tourner le dos à ses anciens compagnons.

Sonko ne doit, donc, pas regretter d’avoir cru en Diomaye Faye ni de l’avoir aidé à accéder au pouvoir. Faire confiance n’est jamais une faute morale. La véritable erreur serait plutôt d’accepter une seconde trahison après avoir compris la réalité des rapports politiques actuels. Un proverbe rappelle d’ailleurs que, « si quelqu’un vous trahit une fois, c’est de sa faute mais, s’il vous trahit deux fois, c’est de votre faute ». Cette rupture devrait, donc, pousser Sonko à redéfinir, clairement, sa stratégie politique et à éviter toute dépendance vis-à-vis d’un pouvoir qui semble, désormais, suivre une autre orientation.

L’accueil enthousiaste réservé à Sonko par les militants du PASTEF  après son limogeage montre qu’il demeure extrêmement populaire au Sénégal. Beaucoup de Sénégalais continuent de voir en lui le véritable symbole du changement qu’ils espéraient en 2024. Son départ du gouvernement ne semble pas avoir affaibli son image. Au contraire, pour certains, cette rupture renforcerait même son aura politique en le présentant comme un homme resté fidèle à ses convictions face aux compromis du pouvoir.

Je reste convaincu que, si le PASTEF soutient officiellement sa candidature lors de la prochaine présidentielle, Ousmane Sonko pourrait l’emporter largement. Bien entendu, certains pensent que Diomaye Faye cherchera probablement à empêcher politiquement le retour de son ancien mentor. Le pouvoir utilise souvent les institutions, les alliances et les calculs administratifs pour affaiblir les adversaires devenus gênants. Mais, une telle stratégie pourrait se retourner contre ses auteurs si elle donne l’impression d’une volonté d’écarter, injustement, un homme encore très soutenu par une partie importante de la population.

Ce qui frappe, surtout, dans le parcours récent de Sonko, c’est sa constance idéologique. Beaucoup d’hommes politiques africains changent radicalement une fois installés au pouvoir. Ils oublient leurs promesses, renient leurs discours passés et se rapprochent progressivement des forces qu’ils dénonçaient autrefois. Sonko, lui, a montré que l’exercice du pouvoir ne l’avait pas fondamentalement transformé. Il demeure critique envers le F CFA, qu’il considère comme un instrument de dépendance économique. Il reste opposé à la présence des bases militaires françaises dans certains pays africains et continue de dénoncer l’immixtion de la France dans les affaires intérieures des Etats africains.

Pour ses partisans, cette fidélité aux principes constitue une preuve de caractère. Ils voient, également, en lui, un dirigeant attaché au respect de la parole donnée, qualité devenue rare dans un contexte politique africain souvent marqué par les promesses non tenues, les revirements et les alliances opportunistes. Beaucoup de jeunes Africains recherchent, aujourd’hui, des leaders capables de défendre la souveraineté du continent sans céder aux pressions extérieures ni aux séductions du pouvoir.

Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ne vont plus marcher ensemble main dans la main.

La crise entre Diomaye et Sonko dépasse, donc largement, une simple querelle personnelle. Elle révèle les tensions profondes qui traversent les mouvements politiques africains lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Très souvent, les alliances forgées dans l’opposition se fragilisent une fois confrontées aux réalités de l’État, aux intérêts diplomatiques et aux ambitions individuelles.

L’histoire politique africaine montre, malheureusement, que les ruptures entre compagnons de lutte sont fréquentes. Senghor et Mamadou Dia, Thomas Sankara et Blaise Compaoré, en furent des exemples célèbres. Aujourd’hui, beaucoup craignent que le Sénégal revive une situation comparable. Mais, cette crise peut, aussi, devenir une occasion de clarification politique. Elle permettra peut-être aux Sénégalais de mieux distinguer ceux qui cherchent simplement le pouvoir de ceux qui restent attachés à des convictions profondes.

Le véritable enjeu est celui de l’avenir de l’Afrique. Le continent a besoin de dirigeants capables de résister aux pressions extérieures, de défendre la souveraineté africaine et de rester fidèles à leurs engagements une fois au pouvoir. Pour beaucoup d’Africains, Ousmane Sonko incarne, encore, cette espérance.

Jean-Claude Djéréké

Est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)

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