Georges Taï Benson, affectueusement, appelé GTB par plusieurs générations d’Ivoiriens, a tiré sa révérence le 25 septembre 2026. Avec sa disparition, c’est une figure emblématique du paysage audiovisuel ivoirien qui s’en va, mais aussi, un homme dont le parcours devrait nous amener à réfléchir sur notre rapport aux diplômes, au savoir et aux compétences.
Dans une ancienne vidéo, Georges Taï Benson (notre photo) était reçu par le journaliste, Lanciné Fofana. Un passage de cet entretien m’a particulièrement touché. GTB y exprimait un regret qui, avec le recul, prend une dimension presque tragique, celui de n’avoir pas eu l’opportunité de transmettre à ses compatriotes tout ce qu’il avait appris au cours de sa longue carrière et de ses expériences professionnelles.
Pourquoi cette opportunité lui a-t-elle été refusée ? Essentiellement parce qu’il n’avait pas de diplôme universitaire. Il faut rappeler que Georges Taï Benson avait quitté l’école alors qu’il était en classe de cinquième. A première vue, un tel parcours scolaire pouvait sembler constituer un handicap insurmontable. Pourtant, cette absence de diplôme ne l’empêcha nullement de se former, d’apprendre, de voyager, de se perfectionner et surtout, de devenir un professionnel reconnu dans son domaine. Il se forma au journalisme en Europe et, fait particulièrement remarquable, termina major du groupe ivoirien envoyé à l’étranger pour se perfectionner.
A son retour en Côte d’Ivoire, il mit ses connaissances et son talent au service du public. Ceux qui ont vécu cette époque peuvent en témoigner : Georges Taï Benson maîtrisait son métier. Il connaissait le journalisme, la radio, la télévision, l’animation et les exigences de la communication. Il possédait surtout cette qualité que les diplômes ne garantissent pas toujours : La compétence. Et pourtant, parce qu’il n’était pas titulaire des diplômes exigés par certaines institutions, il ne put transmettre officiellement son expérience et son savoir dans les universités. Voilà ce qui me paraît particulièrement regrettable. Un homme qui avait consacré une grande partie de sa vie à apprendre et à exercer son métier se retrouvait empêché de transmettre une partie de ce qu’il avait acquis simplement parce que son parcours académique ne correspondait pas aux critères administratifs.
Je ne dis évidemment pas que les diplômes sont inutiles. Ils ont leur importance. Dans de nombreuses professions, ils garantissent une formation structurée et permettent de vérifier qu’un certain nombre de connaissances fondamentales ont été acquises. Un médecin, un ingénieur, un avocat ou un enseignant ne peut pas simplement s’improviser professionnel sans formation adéquate. Faut-il pour autant considérer que le diplôme est toujours la seule preuve valable du savoir et de la compétence ?
Que fait-on d’une personne qui, sans posséder de diplôme universitaire, possède une expérience exceptionnelle, un savoir-faire reconnu et une réelle capacité à transmettre ? Faut-il lui fermer les portes d’une université parce qu’elle ne possède pas le parchemin exigé, alors même que des étudiants pourraient énormément apprendre de son expérience ? Il existe pourtant d’autres manières d’évaluer les compétences : L’expérience professionnelle, les réalisations concrètes, les publications, les œuvres produites, les responsabilités exercées, les résultats obtenus et, pourquoi pas, des mécanismes de validation des acquis de l’expérience.
Les Etats-Unis offrent, à cet égard, un exemple intéressant, même si leur système n’est pas exempt de limites. La culture professionnelle américaine accorde souvent une place importante aux compétences pratiques, à l’expérience, à la capacité d’exécution et au « problem-solving », c’est-à-dire, à la capacité de résoudre concrètement les problèmes.
Il ne s’agit donc pas d’opposer systématiquement diplômés et non-diplômés. Il s’agit plutôt de refuser qu’un diplôme devienne une sorte de frontière infranchissable entre ceux qui ont le droit de transmettre leur savoir et ceux qui ne l’ont pas.

La disparition de Georges Taï Benson devrait peut-être nous conduire à revoir cette conception trop étroite de la compétence. Une société qui veut progresser doit savoir reconnaître ses talents partout où ils se trouvent. Elle doit permettre à celui qui sait de transmettre ce qu’il sait, qu’il ait appris sur les bancs de l’université ou dans les réalités parfois exigeantes de la vie professionnelle.
GTB n’a peut-être pas eu le diplôme qui aurait permis à certains de reconnaître officiellement son savoir. Mais, il avait quelque chose qu’aucun diplôme ne peut garantir : L’expérience, le talent et la maîtrise de son métier.
Son regret de ne pas avoir pu transmettre tout ce qu’il avait appris doit donc rester pour nous une leçon. Le diplôme atteste d’une formation ; il ne devrait jamais devenir le seul passeport permettant de reconnaître le savoir.
Georges Taï Benson s’en est allé. Il nous laisse son œuvre, son expérience, et surtout, cette question essentielle : Sommes-nous capables de reconnaître la compétence avant de regarder le diplôme ?
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).





