Quelle est l’énergie qui pousse Israël à guerroyer face à tous ses adversaires du Moyen-Orient ? Il s’agit notamment du sionisme, une idéologie conquérante. Cependant, il n’existe pas un sionisme mais une pluralité. L’histoire du sionisme se caractérise par une diversité idéologique profonde, qui a façonné les structures politiques et sociales de l’Etat d’Israël. Présentons chronologiquement les 5 principales formes de sionismes, sans entrer trop dans les détails des sous-courants.
Le premier sionisme est souvent qualifié de sionisme religieux, traditionnel ou messianique. Il se compose de l’ancien et du nouveau sionisme religieux. L’ancien sionisme est une aspiration spirituelle et identitaire. Sa dimension religieuse et liturgique relève du judaïsme depuis l’Exil (après la destruction du Temple en 70 ap. J.-C.). Dans la vision ancienne, le retour massif des Juifs sur leur terre ne doit pas être organisé par les hommes ou la politique. Il doit être l’œuvre de Dieu lors de la venue du Messie. L’exil (Galout) était considéré comme une punition divine ou une épreuve spirituelle qu’il fallait accepter avec patience.
Le « nouveau » sionisme religieux émerge en 1904 par le rabbin, Abraham Isaac Kook (notre photo), qui considérait le mouvement sioniste, même dans ses expressions les plus laïques, comme un instrument divin participant au processus de rédemption messianique.

Actuellement, le sionisme religieux se veut très majoritairement colonisateur et d’extrême- droite. Au sein du gouvernement Netanyahou est présente l’extrême-droite religieuse. En 2022, deux de ses représentants qui sont des « figures particulièrement sulfureuses, ont obtenu des portefeuilles clés : Bezalel Smotrich, héritant du ministère des Finances, et Itamar Ben-Gvir, celui de la Sécurité intérieure ».
Mais, tous les courants religieux juifs ne se révèlent pas systématiquement sionistes. Les travaux de Jacob Katz montrent que l’orthodoxie religieuse s’est divisée entre anti-sionistes (refusant tout soutien au projet sioniste), non sionistes (acceptant l’Etat comme fait politique mais sans lui accorder de signification religieuse) et sionistes religieux (voyant l’Etat comme un prélude messianique).
Ainsi, Neturei Karta, fondé à Jérusalem dans les années 1930, représente l’un des courants les plus visibles de l’anti-sionisme religieux. De même, les Satmar condamnent la colonisation comme une transgression religieuse.
Les fondamentalistes des trois religions monothéistes, chrétiennes et juives et musulmanes voient dans la guerre au Moyen-Orient et en Palestine comme la fin des temps. Les trois monothéismes ont donc chacun une vision apocalyptique de l’occupation de la Palestine et plus généralement, d’une « troisième » et ultime guerre mondiale dénommée l’Armageddon. Chacun de ces fondamentalistes considère que ce sont ses partisans qui en sortiront gagnant ! Ils poussent donc vers cette guerre pour parvenir à la fin des temps et la « réalisation finale » de leur religion. Cependant, les courants non fondamentalistes de ces trois religions monothéistes ne partagent pas tous, ces visions apocalyptiques de la guerre au Moyen-Orient et en Palestine.
En France, « l’Union juive française pour la paix (UJFP) est un collectif juif de gauche antisioniste actif en France. De même actuellement, TSEDEK est un collectif juif français qui se positionne contre le colonialisme et le racisme, en s’appuyant sur des lectures éthiques du judaïsme mises en lumière par des auteurs comme Judith Butler ou Brian Klug. Ses membres défendent une mémoire de la Shoah pensée comme outil d’émancipation, dans la lignée des analyses d’Enzo Traverso. TSEDEK affirme la pluralité des identités juives et refuse aussi leur instrumentalisation politique.
Le second sionisme fut culturel et Ahad Ha’am, fut le principal théoricien. Ce sionisme émerge dans les années 1880–1890. Contrairement aux approches purement politiques ou étatiques, ce courant considérait que la priorité absolue devait être la création d’un centre spirituel et culturel pour le peuple juif, afin de lutter contre l’assimilation de la diaspora. Dans son essai intitulé « Au carrefour » publié en 1895, il soutenait que l’Etat ne devait pas être une fin en soi, mais, le support d’une renaissance intellectuelle, culturelle et morale de l’identité juive.

Le troisième sionisme est qualifié de sionisme « politique ». Il est considéré comme le courant fondateur « officiel » et fut porté par Theodor Herzl en 1896 et 1897, date du 1er Congrès sioniste. Le terme politique est relativement inadéquat car les autres sionismes sont souvent aussi politiques. Ce sionisme s’avère principalement diplomatique et pragmatique. L’idée consistait à obtenir une charte légale et une reconnaissance internationale des grandes puissances pour établir un Etat. La priorité visait la souveraineté gouvernementale avant tout, pour offrir un refuge sûr face à l’antisémitisme européen.
Vient ensuite le quatrième sionisme : Le sionisme travailliste ou socialiste (Ben Gourion). Il a été le courant dominant pendant les premières décennies d’Israël (des années 1930 à 1977), mais, il débuta dès 1905. Il cherchait à créer un Etat juif basé sur l’égalité sociale et le travail de la terre. C’est ce mouvement qui a créé les Kibboutzim (fermes collectives). Cette doctrine s’appuyait sur la synthèse du nationalisme juif et du socialisme en prônant la rédemption de la terre par le travail manuel et la création de structures collectives comme le kibboutz et la Histadrout (puissant syndicat de travailleurs). Comme l’analyse Zeev Sternhell dans son ouvrage intitulé « Aux origines d’Israël : Entre nationalisme et socialisme » publié en 1996, ce mouvement privilégiait la construction d’une infrastructure étatique solide sur une base égalitaire avant même la proclamation de la souveraineté. Cette vision politique consistait à « normaliser » le peuple juif en en faisant une nation de paysans et d’ouvriers qui rompait avec l’image du Juif européen intellectuel ou commerçant.

Puis, émerge un cinquième sionisme dans les années 1920, c’est le sionisme révisionniste créé par Vladimir Jabotinsky. Ce courant rejetait la priorité donnée à la lutte des classes pour se concentrer exclusivement sur l’affirmation de la souveraineté nationale et la création d’une entité politique sur les deux rives du Jourdain. C’est à dire incluant la Palestine mandataire et la Transjordanie (l’actuelle Jordanie), en référence à l’idéal d’un « Grand Israël ». Jabotinsky insistait sur la nécessité d’une force militaire robuste et d’une esthétique de la puissance nationale. Le sionisme révisionniste se réclame d’un libéralisme économique et s’oppose au socialisme travailliste. De plus, le racisme n’est pas absent de la pensée de Jabotinsky. Il rejette toute « mixité » entre juifs et non-juifs. Une petite aile du sionisme révisionniste (pas suivie semble-t-il par Jabotinsky), les Birionim, adopte dans les années 1930 des références et des pratiques proches du fascisme. Benzion Netanyahou (le père) a toujours revendiqué son appartenance au sionisme révisionniste, mais, son fils, Benyamin Netanyahou n’a jamais renié cet héritage politique et intellectuel.
Léo Strauss (1899-1973) est aussi un sionisme révisionniste, qui deviendra aussi le grand théoricien des conservateurs américains. A 17 ans, Strauss se convertit au sionisme politique en tant que partisan de Jabotinsky et il milite alors dans le sionisme révisionniste, avant de s’en détacher. Ces 5 sionismes principaux sont eux-mêmes parcourus de nombreux sous courants… Revenons un instant sur certains sous-courants du sionisme religieux, les sionismes religieux fondamentalistes et ultra-orthodoxes.
Les fondamentalistes des trois religions monothéistes, chrétiennes et juives et musulmanes voient dans la guerre au Moyen Orient et en Palestine comme la fin des temps. Puis, viendra, la réalisation de leur religion dans le monde entier et pour l’éternité. Chacun d’eux pense donc que c’est sa religion qui vaincra. Pour les chrétiens et les juifs fondamentalistes, ce sera de plus, l’occasion du jugement dernier, le combat final entre le bien et le mal et d’une ère messianique à venir tant attendu.
Le retour du Messie, du « Massiah » est un élément central de l’apocalypse dans ces deux traditions, mais, existe aussi dans l’Islam. Les trois monothéismes ont donc chacun une vision apocalyptique de l’occupation de la Palestine et plus généralement d’une « troisième » et ultime guerre mondiale dénommée l’Armageddon.
Certains groupes ultra-orthodoxes juifs soutiennent que Dieu a donné la terre d’Israël aux juifs et que les non-Juifs n’ont aucun droit sur cette terre. Ils voient la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem comme un accomplissement des prophéties bibliques du combat final. L’expansion des colonies est perçue comme la restauration du territoire biblique d’Israël et le contrôle du Mont du Temple à Jérusalem sont considérés comme une condition nécessaire à la venue du Messie et l’établissement d’un Etat juif pur et théocratique. Par exemple, en novembre 2017, un rabbin dénommé Rav Haim Dynovisz a tenu une conférence à Neuilly sur la 3e guerre mondiale dans la perspective de la fin des temps. Les conflits entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman étant considérés comme un moyen de les affaiblir chacun, afin qu’à la fin, le peuple juif et son messie règnent sur le monde.

Même dans le christianisme fondamentaliste, le retour du Christ est souvent associé à la restauration du royaume d’Israël dans ses frontières bibliques, incluant la Cisjordanie et Jérusalem. La colonisation y est aussi conçue comme une étape nécessaire pour préparer le terrain à la seconde venue du Christ. Le conflit israélo-palestinien est aussi interprété comme une lutte entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan.
Un fondamentaliste musulman égyptien écrit aussi : « La troisième guerre mondiale sera l’Armageddon. (…) La plupart des Juifs périront durant la guerre d’Armageddon, où deux tiers d’entre eux seront exterminés ». Ainsi, certains courants musulmans fondamentalistes considèrent la construction de colonies juives sur des terres considérées comme saintes par l’islam, ceci est vu comme une violation blasphématoire, susceptible d’enclencher la guerre apocalyptique. Chacun de ces fondamentalistes considère que ce sont ses partisans, qui en sortiront gagnant ! Ils poussent donc vers cette guerre pour parvenir à la fin des temps et la « réalisation finale » de leur religion. Cependant, les courants non fondamentalistes de ces trois religions monothéistes ne partagent pas tous, ces visions apocalyptiques de la guerre au Moyen-Orient et en Palestine.
Thierry Brugvin
Enseignant Chercheur en Sociologie





