Lorsque le général, Charles de Gaulle, est revenu au pouvoir, en 1958, dans un contexte de crise majeure, soutenu par des militaires et à la suite d’une forte pression politique, a-t-on qualifié son régime de junte ?
L’histoire montre que non. Au contraire, il est largement présenté comme le fondateur de la Ve République et un acteur clé du redressement de la France. Les hommes politiques et médias français ont-ils une seule fois utilisé le terme « junte » à propos des régimes dirigés par Mamady Doumbouya et Brice Oligui Nguema arrivés au pouvoir par coup d’Etat ? (Sur notre photo, les deux protégés de Paris étaient ensemble le 3 mai 2025 à l’investiture de Brice Oligui Nguéma après sa victoire de 94,85% à l’élection présidentielle d’avril).
Deuxième exemple : Les auteurs des attentats du 13 novembre 2015 ont été unanimement désignés comme des terroristes. L’Etat français n’a jamais envisagé de négocier avec eux ni de leur accorder une quelconque reconnaissance politique. Car, on ne discute pas avec ceux qui massacrent des civils. Pourquoi, dans d’autres contextes, notamment, au Mali, certains acteurs internationaux demandent-ils aux autorités de dialoguer avec des groupes armés responsables d’exactions comparables ? Si le terrorisme est condamné universellement, les réponses devraient-elles varier selon les régions du monde ? Pourquoi ce qui est jugé inacceptable en Europe deviendrait-il négociable en Afrique ? Cette perception d’un traitement différencié nourrit un malaise et un sentiment d’injustice chez de nombreux observateurs africains.
Un autre épisode historique éclaire ce débat : Les accords de Linas-Marcoussis, conclus en janvier 2003 sous l’impulsion de la France, dans le cadre de la crise ivoirienne. Ces accords ont intégré des acteurs armés dans le processus politique. Pour certains, il s’agissait d’un compromis nécessaire pour sortir de la crise. Pour d’autres, cela a contribué à légitimer la violence comme moyen d’accès au pouvoir. Faut-il reproduire ce modèle dans d’autres pays comme le Mali ?
Par ailleurs, la question de la démocratie est souvent au cœur des critiques adressées à certains Etats africains, notamment, dans l’espace sahélien. Pourtant, dans le même temps, des situations ailleurs interrogent. Des dirigeants ayant prolongé leur maintien au pouvoir au-delà des limites constitutionnelles ne suscitent pas toujours les mêmes réactions fermes de la part de partenaires internationaux. Ce décalage alimente l’idée d’un « deux poids, deux mesures » qui fragilise la crédibilité des discours sur la démocratie.
La France est-elle bien placée pour mettre les Africains en garde contre la Russie ? En plus de six décennies de relations postcoloniales, beaucoup estiment que le bilan de la présence française en Afrique est largement négatif et que les rapports sont déséquilibrés. Par contre, l’Union soviétique a soutenu plusieurs mouvements de libération en Afrique, notamment, au Mozambique, en Angola et en Guinée-Bissau, dans leur lutte contre la domination coloniale portugaise. Ce passé alimente, aujourd’hui, une perception différente de la Russie dans certains milieux africains.

Quant à l’idée selon laquelle « on ne quitte pas une tutelle pour une autre », elle peut être interprétée de différentes manières. Pour certains, elle exprime une prudence nécessaire face aux jeux d’influence internationaux. Pour d’autres, elle peut apparaître comme une forme de résignation ou de peur du changement.
Au fond, le véritable enjeu dépasse le choix entre telle ou telle puissance. Il réside dans la capacité des Etats africains à définir eux-mêmes leurs priorités, à défendre leurs intérêts et à construire des partenariats équilibrés. La question n’est pas seulement de savoir avec qui coopérer, mais, comment le faire dans le respect de la souveraineté et du développement des populations.
Ainsi, les interrogations soulevées, ici, invitent à une réflexion plus large sur la cohérence des discours internationaux, sur la souveraineté des Etats et sur la nature des partenariats. Car, sans cohérence, sans équilibre et sans lucidité, il devient difficile de construire une relation de confiance durable entre les nations.
Jean-Claude Djéréké
est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)





