Entre diagnostics pertinents, mutations technologiques et nécessité d’agir, la question n’est plus de savoir ce qui ne fonctionne pas dans le système éducatif, mais comment préparer les générations futures aux métiers de demain.
Alors que les grandes puissances réorganisent leurs systèmes éducatifs pour préparer les métiers de demain, le Maroc poursuit sa réflexion sur l’avenir de son école à travers les travaux du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. Rapports, évaluations, avis et recommandations se succèdent depuis plusieurs années. Leur pertinence intellectuelle est rarement contestée. Leur impact réel sur la transformation du système éducatif demeure cependant une question légitime (sur notre photo, le roi du Maroc inaugure l’Univesité Mohammed VI Polytechnique à Bengueri).
Un travail d’analyse souvent pertinent
Il serait injuste de nier l’importance des travaux réalisés par les différentes commissions du Conseil supérieur. Les études produites abordent des questions essentielles : Qualité des apprentissages, orientation scolaire, gouvernance des établissements, enseignement supérieur, recherche scientifique, formation professionnelle, ou encore, adéquation entre les formations et les besoins du marché du travail.
La plupart de ces documents reposent sur des enquêtes sérieuses, des données objectives et des analyses approfondies. Ils mettent, régulièrement, en lumière les fragilités du système éducatif marocain : Faiblesse des acquis fondamentaux, disparités territoriales, difficultés d’orientation, insuffisance de la recherche scientifique ou inadéquation persistante entre certaines formations et les attentes du monde économique.
En ce sens, le Conseil remplit pleinement sa mission d’observation, d’évaluation et de proposition.
Les limites d’une culture du diagnostic
Mais un constat s’impose. Depuis plus de deux décennies, les diagnostics se succèdent et les problèmes identifiés reviennent souvent sous des formulations différentes. Les difficultés sont connues, analysées et documentées avec précision, sans que leur résolution avance au même rythme.
Cette situation nourrit parfois le sentiment que le système éducatif marocain excelle davantage dans l’analyse de ses faiblesses que dans leur traitement.
Or, aussi pertinents soient-ils, les rapports ne réforment pas l’école. Les évaluations n’améliorent pas à elles seules les apprentissages. Les recommandations ne produisent d’effets que lorsqu’elles sont traduites en décisions, en programmes, en budgets, en mécanismes de suivi et en résultats mesurables.
L’enjeu n’est donc plus seulement de comprendre les dysfonctionnements du système, mais, de créer les conditions permettant d’y remédier efficacement.
Le défi des métiers de demain
Cette interrogation devient encore plus importante à l’heure où l’intelligence artificielle, la robotique et les technologies numériques bouleversent les économies et les marchés de l’emploi.
Partout dans le monde, les systèmes éducatifs sont confrontés à une même question : Comment préparer les jeunes à des métiers qui n’existent pas encore ou qui évolueront profondément au cours des prochaines décennies ?
La Chine offre à cet égard un exemple particulièrement révélateur. Les autorités chinoises procèdent à une révision continue des formations universitaires afin de renforcer les filières liées à l’intelligence artificielle, aux sciences des données, à la robotique, aux semi-conducteurs et aux technologies avancées. D’autres pays asiatiques, comme la Corée du Sud ou Singapour, poursuivent la même logique d’anticipation.
L’objectif n’est plus seulement de répondre aux besoins immédiats du marché du travail, mais de préparer ceux de demain.
Former pour 2040 ou pour hier ?
Cette évolution conduit à une question simple mais fondamentale : Le Maroc prépare-t-il ses élèves aux emplois de 2040 ou continue-t-il à les former principalement pour ceux d’hier ?
La réponse ne dépend évidemment pas du seul Conseil supérieur. Elle engage l’ensemble des acteurs de l’écosystème éducatif : Ggouvernement, universités, entreprises, collectivités territoriales et partenaires sociaux.
Cependant, les travaux du Conseil devraient contribuer à éclairer cette réflexion stratégique en identifiant les compétences qui seront demain indispensables : Maîtrise du numérique, intelligence artificielle, sciences et technologies, capacités d’innovation, esprit critique, créativité, communication et apprentissage tout au long de la vie.
Dans un monde où les transformations technologiques s’accélèrent, l’éducation ne peut plus se limiter à transmettre des connaissances. Elle doit apprendre à s’adapter au changement.
Pour une nouvelle étape
L’heure est peut-être venue de passer d’une culture du diagnostic à une culture du résultat. Les évaluations demeurent indispensables, mais, elles devraient être accompagnées d’indicateurs précis permettant de mesurer concrètement l’application des recommandations et leurs effets sur les apprentissages, l’employabilité des jeunes et la compétitivité du pays.
L’avenir de l’éducation ne se jouera pas dans la multiplication des rapports, mais, dans la capacité à transformer les constats en actions.
Les expériences internationales montrent d’ailleurs que les pays qui progressent le plus rapidement ne sont pas nécessairement ceux qui produisent le plus d’études ou qui disposent du plus grand nombre de commissions d’experts. Ce sont avant tout ceux qui savent convertir la connaissance en décision, la décision en réforme et la réforme en résultats mesurables.

La Chine, la Corée du Sud ou Singapour, n’ont pas bâti leur réussite éducative sur la seule qualité de leurs diagnostics. Ils ont, surtout, développé une capacité remarquable à anticiper les mutations économiques et technologiques, puis, à adapter, rapidement, leurs systèmes de formation aux besoins futurs de leurs sociétés.
Le véritable défi du Maroc n’est donc plus de savoir ce qui ne fonctionne pas dans son système éducatif. Les analyses existent et les constats sont largement partagés. La question est désormais de savoir avec quelle rapidité et quelle détermination les recommandations produites pourront être traduites en politiques publiques concrètes.
Car dans un monde transformé par l’intelligence artificielle, la robotique et l’économie de la connaissance, le temps de l’éducation n’est plus celui de l’administration. Chaque année perdue, aujourd’hui, risque de se payer demain par une génération insuffisamment préparée aux exigences du futur.
C’est à cette aune que sera, finalement, jugée la pertinence des travaux du Conseil supérieur de l’éducation : Non pas à la qualité des rapports produits, mais, à leur capacité à inspirer les transformations dont le Maroc a besoin pour préparer ses enfants aux défis de 2040 et au-delà.
Dr Lahcen Benchama





