OLYMPE BHELY-QUENUM : Un siècle au service de la littérature africaine

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Olympe Bhêly-Quenum est devenu centenaire le 20 septembre 2026. Ce n’est pas donné à tout le monde. C’est une grâce, diraient les chrétiens catholiques. Mais, c’est aussi, pour l’Afrique, une occasion exceptionnelle de célébrer un homme dont la vie et l’œuvre ont traversé plusieurs générations et accompagné une grande partie de l’histoire contemporaine du continent. Cent ans de vie, c’est pratiquement un siècle de témoignage, d’observation et de création. C’est surtout un immense patrimoine intellectuel qu’il convient de préserver et de transmettre.

Quel élève ou quel lycéen africain n’a pas été marqué par « Un piège sans fin », son premier roman publié en 1960 ? Nombreux sont les élèves qui ont découvert, à travers ce livre, la puissance de la littérature africaine et sa capacité à raconter les drames de nos sociétés avec une profondeur qui dépasse largement le simple récit romanesque ? Qui n’a pas été attristé en lisant l’histoire d’Ahouna Bakary, dont l’existence apparaît comme une succession de catastrophes auxquelles il ne parvient jamais véritablement à échapper ? Le personnage semble pris dans un engrenage qui le dépasse et dont chaque tentative de sortie paraît finalement conduire à une nouvelle épreuve.

On peut naturellement lire « Un piège sans fin » comme l’histoire tragique d’un homme confronté aux circonstances malheureuses de son existence. Mais, une lecture au second degré permet d’y voir également une métaphore de la condition d’une Afrique qui, depuis les indépendances, cherche désespérément les moyens de sortir de ses difficultés. Le piège pourrait alors symboliser cet engrenage dans lequel le continent semble enfermé depuis des décennies. L’Afrique a essayé plusieurs remèdes présentés comme susceptibles de la guérir : Le parti unique, l’aide au développement, les programmes d’ajustement structurel, puis, la démocratie. Or, ces solutions, dans leurs différentes mises en œuvre, n’ont pas toujours produit les résultats espérés et certaines ont parfois engendré de nouvelles difficultés.

Un des nombreux ouvrages d’Olympe Bhêly-Quenum : Presque tout ce qu’il a publié a connu un succès.

Soixante-six ans après les pseudo-indépendances, l’Afrique reste confrontée à de nombreux défis. Cette lecture symbolique du roman demeure donc troublante par son actualité. Elle invite surtout à réfléchir aux mécanismes qui empêchent les sociétés africaines de transformer durablement leurs conditions économiques, politiques et sociales. La littérature a précisément cette force : Elle ne donne pas nécessairement des solutions toutes faites, mais, elle permet de poser des questions que les discours politiques ou économiques ne parviennent pas toujours à formuler avec la même puissance.

Dans « Le Chant du lac », qui, en 1966, valut à l’auteur le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, la perspective est quelque peu différente. Une femme, ses enfants et un piroguier parviennent à briser l’engrenage de la peur qu’inspiraient les deux dieux censés habiter dans un lac. Le récit met ainsi en scène la confrontation entre la peur, les croyances et le courage. Ceux qui semblaient condamnés à subir une puissance mystérieuse découvrent finalement qu’ils peuvent lui résister. Le lac devient alors plus qu’un simple décor. Il peut être lu comme le symbole d’un monde dominé par la peur et les représentations qui empêchent l’homme d’agir librement.

Cette dimension symbolique montre pourquoi l’œuvre de Bhêly-Quenum mérite d’être relue aujourd’hui. La littérature n’est pas seulement un divertissement. Elle peut être une manière de comprendre une société, de questionner ses croyances, ses rapports de pouvoir, ses espoirs et ses échecs. Elle peut aussi contribuer à former des citoyens capables de réfléchir par eux-mêmes.

L’hommage rendu à Olympe Bhêly-Quenum par le président, Romuald Wadagni, à l’occasion de son centenaire est donc significatif. Il rappelle que la littérature et les sciences humaines et sociales sont aussi importantes pour nos sociétés africaines que les sciences dites exactes, la technique et la technologie. Pour construire des pays véritablement développés, l’Afrique a besoin d’ingénieurs, de médecins, de scientifiques et de techniciens, mais, elle a, également, besoin d’écrivains, d’historiens, de philosophes, de sociologues, d’économistes et de penseurs capables de donner du sens aux transformations de nos sociétés.

C’est donc une bonne chose que l’Etat béninois ait rendu hommage à Olympe Bhêly-Quenum. Mais, il pourrait faire davantage pour honorer ce monument de la littérature négro-africaine. Pourquoi ne pas donner son nom à une école, à une rue ou à un centre culturel ? Pourquoi ne pas créer un prix littéraire portant son nom ou organiser régulièrement des rencontres consacrées à son œuvre dans les établissements scolaires et universitaires ? Un écrivain ne survit véritablement à son époque que lorsque son œuvre continue d’être lue, étudiée et discutée par les générations suivantes.

Olympe fête ses 100 ans sans son épouse, Maryvonne, Augustine, Georgette, Emilienne Quenum née Lucerf, décédée, mardi, 11 juillet 2023.

A cent ans, Olympe Bhêly-Quenum appartient certes à sa génération, mais, il appartient surtout, désormais, au patrimoine culturel africain. Son centenaire ne devrait donc pas être seulement une célébration d’un homme arrivé à un âge exceptionnel. Il devrait être l’occasion de rappeler aux jeunes Africains que les livres peuvent, eux aussi, contribuer à transformer une société. Lire Bhêly-Quenum, c’est entrer dans une Afrique qui cherche à comprendre ses drames, à interroger ses croyances et à conquérir sa liberté.

Cent ans de vie sont une grâce. Mais, lorsqu’une telle longévité est accompagnée d’une œuvre qui continue de parler aux générations nouvelles, elle devient aussi un héritage. A nous maintenant de faire en sorte que cet héritage ne tombe pas dans l’oubli.

Jean-Claude Djéréké

est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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