TERRORISME INTERNATIONAL : D’abord le Sahel, ensuite la Méditerranée ? (La Russie en accusation)

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Au Mali et au Niger, les mercenaires russes ont rodé tout leur arsenal : Drones, frappes aériennes, protection des régimes, contrôle des routes. Ces mêmes outils se tournent désormais vers le Nord, via la Libye, en direction de l’Italie, de la France et de l’Espagne.

En septembre, le quotidien espagnol, El Mundo, a publié un article qui a longtemps agité Madrid, Paris et Rome. Selon le journal, la CIA aurait averti les gouvernements des trois pays d’un possible projet russe : Lancer des drones d’attaque Gerbera depuis des conteneurs embarqués sur de simples navires marchands en Méditerranée. Une envergure de 2,5 mètres, une portée d’environ 600 kilomètres, un lancement par catapulte. La cible pourrait être l’Espagne, la France ou l’Italie. Les responsables européens ont réagi avec retenue. Le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, a appelé à ne pas céder à la panique, tout en reconnaissant que la Russie reste une menace. Washington n’a jamais confirmé officiellement l’information.

J’ai lu ces nouvelles avec une sensation de déjà-vu. Au Sahel aussi, tout a commencé par « n’exagérons rien ». On nous a d’abord assuré qu’il n’y avait au Mali que des instructeurs. Puis qu’ils se contentaient de protéger le gouvernement. Aujourd’hui, des drones et des avions russes bombardent des villages aux côtés de l’armée malienne, et des mercenaires russes écrasent des mutineries dans des capitales qui ne sont pas les leurs. L’Europe se trouve à peu près là où nous étions il y a cinq ans. C’est précisément pour cela qu’elle devrait nous regarder de près.

Le Sahel, terrain d’essai de L’Africa Corps, qui a remplacé Wagner au Mali, relève directement du ministère russe de la Défense (sur notre photo, le ministre russe de la Défense, Sergeï Shoigu, rencontre, à Moscou, en 2017, le maréchal, Khalifa Haftar). Ce n’est plus une aventure privée, mais, un instrument d’Etat, et le Sahel lui sert de banc d’essai grandeur nature. Quelques faits. Selon les données d’ACLED publiées le 19 octobre par Human Rights Watch, l’armée malienne et l’Africa Corps ont mené 49 frappes aériennes entre avril et août 2026. Quatre-vingt-neuf civils ont été tués, deux fois plus qu’un an plus tôt. D’après HRW, les grands drones d’attaque décrits par les témoins ne sont détenus au Mali que par l’armée et les Russes. African Arguments, citant Bellingcat, écrit que l’Africa Corps a très probablement introduit aussi dans le pays des drones kamikazes de type Shahed. En octobre, l’armée est entrée dans Kidal. Les rebelles se sont retirés sans combattre, invoquant la supériorité de l’aviation russe. Et en août, lorsqu’une partie de l’armée nigérienne s’est mutinée à Niamey, la junte a appelé les Russes à l’aide, et ceux-ci ont contribué à mater la révolte.

L’essentiel ne tient pas seulement à l’ampleur, mais, à l’éventail des savoir-faire. Les frappes de drones. Le contrôle de la logistique : Les convois de carburant vers Bamako circulent désormais sous escorte russe. La protection des régimes fidèles. La guerre de l’information. Autant de compétences transposables dans n’importe quelle région. Reste à savoir par quel chemin.

La Libye, un pont

Ce chemin passe par la Libye. C’est là qu’en un an et demi, la Russie a jeté un pont entre le Sahel et la Méditerranée. Dès juin, le renseignement géospatial américain écrivait ouvertement que Moscou planifie, finance et construit des infrastructures sur six bases aériennes libyennes : Al-Joufra, Al-Khadim, Al-Gardabiya, Brak al-Chati, Tamanhint et Maaten al-Sarra. Certaines accueillent déjà des MiG-29, des défenses antiaériennes et des drones. Le contingent russe dans le pays compte au moins 1 800 hommes. En septembre, deux cargos russes sont arrivés à Tobrouk, escortés par un grand navire de débarquement. Un mois plus tôt, ces mêmes navires avaient été photographiés à Baltiïsk. Des sources libyennes de l’agence Nova affirment que la cargaison comprenait des systèmes de défense antiaérienne, du matériel de guerre électronique et des munitions, et qu’une partie des équipements a été acheminée par avion vers le Mali deux jours plus tard. Puis, en octobre, l’armée de Haftar a exhibé une dizaine de drones kamikazes biélorusses à réaction Mirotvorets.

Ce pont fonctionne dans les deux sens. Pour l’instant, les cargaisons partent vers le Sud, vers le Sahel. Mais, les analystes du Washington Institute le disent sans détour : En s’implantant en Libye, la Russie se dote d’une plateforme destinée à projeter sa puissance sur le flanc sud de l’OTAN. En cas de conflit, cela pourrait restreindre la liberté d’action de l’Alliance dans les airs et en mer. Surtout, estiment-ils, Moscou se constitue des « options d’escalade asymétrique » qu’elle pourra activer au moment de son choix.

Prochain arrêt : l’Europe du Sud

Revenons à l’avertissement rapporté par El Mundo et assemblons les pièces du puzzle.

Première pièce : Les drones. Un dispositif de Gerbera embarqués sur des navires marchands n’exige aucune base en Europe. Il lui suffit de ports où faire transiter des conteneurs et d’une mer où personne ne contrôle les cargaisons. Tobrouk accueille déjà des navires sous sanctions, escortés par des bâtiments militaires. Et les responsables européens constatent depuis longtemps que des drones mystérieux apparaissent parfois au large de leurs côtes au moment précis où passent des navires de la « flotte fantôme » russe.

Le sous-ministre de la Défense russe, Iounous bek Evkourov, avec le maréchal, Khalifa Haftar, en août 2023, en Libye.

Deuxième pièce : Le choix des cibles. Les sources du journal expliquent pourquoi l’Espagne, la France et l’Italie : Les trois pays votent en 2027. Le 19 septembre, la chaîne Telegram prorusse Rybar a d’ailleurs publié une carte proposant de livrer à l’Algérie des drones Geran-5 pour frapper des usines aéronautiques, des bases militaires et des centrales nucléaires françaises. Ce n’est pas la position officielle du Kremlin, mais, cela montre bien comment on raisonne dans les cercles proches de l’armée russe.

Troisième pièce : La migration. Les Haftar, principaux partenaires de Moscou dans la région, contrôlent le littoral d’où partent les embarcations vers la Crète et Lampedusa. L’an dernier, ils ont tout bonnement expulsé de Benghazi une délégation de l’UE, commissaire européen compris. Et en octobre, Bruxelles a débloqué 25 millions d’euros supplémentaires pour l’Est libyen afin de contenir les départs. Autrement dit, l’Europe paie déjà pour sa tranquillité ceux qui vivent à côté des bases russes.

Quatrième pièce : La faiblesse de l’Europe elle-même. Le flanc Sud de l’OTAN est le moins bien protégé : L’Italie a même envoyé sa batterie SAMP/T en Estonie. Dans le nouveau cycle de planification de défense, certains alliés réclament qu’on s’intéresse aux mercenaires russes en Libye, mais, aucune décision n’a encore été prise.

On m’objectera que la CIA n’a rien confirmé officiellement et que des drones partis de Libye n’atteindraient pas la Sicile, à quelque sept cents kilomètres. C’est exact. Mais, au Sahel non plus, personne n’a annoncé d’invasion. Il y a d’abord eu les aérodromes, puis, les entrepôts, puis, les « instructeurs », et seulement ensuite, les bombes. Nous avons parcouru ce chemin jusqu’au bout. Pour l’Europe, il ne fait que commencer.

Moussa Traoré

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