MONDE DES AFFAIRES : Le groupe Bolloré a-t-il quitté l’Afrique ?

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Pendant plusieurs décennies, le groupe Bolloré s’est développé dans le transport, la logistique et les infrastructures portuaires en Afrique. Mais, en 2022, Bolloré cède ses activités africaines de transport et de logistique au groupe MSC (Mediterranean Shipping Company) pour une valeur d’entreprise de 5,7 milliards d’euros.

D’aucuns se demandent aujourd’hui si Bolloré a vraiment quitté l’Afrique. La vente de Bolloré Africa Logistics marque-t-elle réellement la fin d’une époque ? Et surtout, le passage de la logistique aux médias constitue-t-il une nouvelle forme d’influence ?

Avant tout, je veux que les Africains sachent que même s’il vit aujourd’hui dans l’insouciance,  l’arrogance et l’illusion de sa toute-puissance, il ne faut pas perdre de vue que Vincent Bolloré, c’est d’abord, l’histoire d’un héritier traumatisé. La société des papeteries Bolloré dont la fondation remonte à 1822 avait bien failli disparaître dans les années 70 et, jeune héritier, il avait cru assister à la fin de l’empire familial (sur notre photo, Nicolas Sarkozy dont la passage à l’Elysée a propulsé Vincent Bolloré en Afrique). 

Pour sauver l’empire familial, il avait jeté son dévolu sur l’Afrique, notamment, sur l’Afrique francophone dont il était longtemps convaincu qu’elle sera toujours son terrain jeu et qu’il en aura toujours le contrôle. Il était tellement convaincu de pouvoir en garder le contrôle qu’il n’hésitait pas à dire, je cite : « Quand vous avez le contrôle de votre futur, vous pouvez faire les choses sur la durée et donc, vous réussissez mieux que si vous êtes sous la domination des marchés financiers ». 

Mais, en choisissant de lier le destin de son empire familial à l’Afrique francophone, alors même que beaucoup autour de lui le lui avait vivement déconseillé, et en croyant qu’il garderait, à jamais, le contrôle de ces pays, Vincent Bolloré s’est trompé.

Tout le monde parle du sentiment -. sans cesse grandissant – anti-français en Afrique, mais, tout le monde sait aussi que monsieur Vincent Bolloré n’est pas étranger à cela. Je l’ai déjà dit, la plus grosse erreur de Bolloré a été de considérer que l’Afrique francophone doit demeurer éternellement UNE ZONE DE NON-GOUVERNANCE et LE TERRAIN DE JEU DE LA MAFIA SUR LE CONTINENT.

Avec le jeune président, ses relations étaient moins bonnes qu’avec Nicolas Sarkozy.

Réponse courte

Bolloré a quitté les ports et la logistique, mais, pas l’Afrique. Il a déplacé sa présence d’une rente d’infrastructures vers une présence dans les contenus, la distribution et, par ailleurs, les plantations. La nature de l’influence change. Elle n’est ni plus faible ni forcément plus bénigne.

1. Ce que la vente de Bolloré Africa Logistics a réellement clos

La cession à MSC (2022) a fait sortir du groupe l’activité qui concentrait l’essentiel de ses profits africains. Selon le rapport Attac/Observatoire des multinationales que j’ai cité, Bolloré Africa Logistics générait encore près de la moitié du résultat d’exploitation du groupe en 2021 (444 M€ sur 939 M€). Pour un groupe de cette taille, la fin de l’époque des concessions portuaires est donc réelle, et la plus-value a donné au groupe de très importantes liquidités. Reste que ces concessions, souvent, longues et reconduites, étaient, aussi, un levier de relation avec les Etats, que l’on ne retrouve pas sous cette forme dans la télévision.

2. Ce qui reste, et ce qui s’est même renforcé

  • Plantations. Les participations de Bolloré dans le réseau Socfin n’ont pas été cédées. D’après le rapport Attac, elles ont versé environ 103 M€ de dividendes aux sociétés du groupe Bolloré sur 2014-2023.
  • Télévision payante. Canal+, dont Bolloré est actionnaire de référence, était déjà implanté dans 25 pays d’Afrique francophone avec plus de 8 millions d’abonnés. Le rachat de MultiChoice a été finalisé le 22 septembre 2025. L’opération a donné à Canal+ le leader de la télévision payante en Afrique anglophone et lusophone. En juin 2026, Canal+ est entré à la Bourse de Johannesburg, tout en gardant sa cotation principale à Londres. Son directeur général a présenté l’Afrique comme le moteur de croissance du groupe.

Le point central de la question tient là. Le groupe n’a pas fait une sortie d’Afrique : Il y a déplacé sa présence et l’a étendue à l’Afrique anglophone, là où il était absent.

3. Les médias sont-ils une « nouvelle forme d’influence » ?

Oui, mais, il faut distinguer trois choses, que les débats confondent souvent.

a) Une influence commerciale et culturelle, indiscutable. Contrôler la distribution (DStv, Canal+), les droits sportifs (SuperSport) et une part de la production locale donne un poids considérable sur ce que des dizaines de millions d’abonnés voient, sur les prix et sur l’accès des producteurs au marché. C’est une puissance de marché, comparable à celle d’un opérateur d’infrastructure, mais, appliquée aux contenus.

b) Une influence politique plausible. Les ports donnaient à Bolloré un accès direct aux Etats. Les médias lui en donnent un autre, par la visibilité, la couverture et le rapport aux autorités de régulation. Je peux affirmer qu’il ne sera pas impossible de trouver d’élément établissant une instrumentalisation politique de Canal+ Afrique. Il faut le dire clairement.

c) Le lien avec la ligne éditoriale française : A ne pas confondre. CNews cible un public français. Les critiques sur son traitement de l’Afrique et de l’immigration existent, et la presse qui couvre l’entrée de Canal+ à Johannesburg les rappelle. Mais, Canal+ Afrique est une activité d’abonnements, distincte. Les rapprocher est légitime pour une analyse de réputation, pas pour affirmer une unité de contrôle éditorial.

Le leader de La France Insoumise le trouve insupportable aussi bien en France qu’en Afrique.

4. Les limites de la thèse « changement de forme, même emprise »

  • Rente contre risque. Une concession portuaire est une rente protégée par la durée. La télévision payante est un métier concurrentiel et risqué : MultiChoice perdait des abonnés, et Canal+ affrontait Netflix et Disney. La même puissance financière ne produit pas le même pouvoir de marché.
  • Régulation. L’autorité sud-africaine a validé l’opération du rachat de MultiChoice sous conditions d’intérêt public acceptées par Canal+ (participation d’entreprises contrôlées par des personnes historiquement défavorisées, PME locales, production locale). Cela encadre l’influence de Bolloré, au moins, en Afrique du Sud.
  • Qui détient quoi ? Canal+ est coté et sa structure dépasse la famille Bolloré. Le terme « Bolloré » désigne donc ici un actionnaire de référence, pas un contrôle total.

5. Ma lecture stratégique

La thèse la plus défendable est celle d’une recomposition, non d’un départ et non d’un simple déguisement : Ports et logistique cédés pour encaisser la valeur, plantations conservées, puis, réinvestissement dans l’audiovisuel africain. Le risque de réputation reste le même, parce que la marque Bolloré, la rente historique et le débat sur CNews s’additionnent dans l’opinion africaine.

Pour terminer, je conclurais sur ce paradoxe : Le groupe Bolloré sort de ce qui lui rapportait le plus pour entrer dans ce qui façonne le plus l’image.

 Bienvenu MABILEMONO

Chair, CLC

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