PAPE LEON XIV : Paroles et silences de sa visite (au Cameroun)

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J’emprunte les premiers mots de ce titre au dominicain français, René Luneau, qui publia, en 1997, l’ouvrage, « Paroles et silences du synode africain ». L’expression reste d’une étonnante actualité tant elle permet de saisir la complexité des discours officiels, souvent, riches en formules-chocs, mais parfois, pauvres en prises de position sur les questions les plus brûlantes. La visite de Léon XIV, au Cameroun, du 15 au 18 avril 2026, s’inscrit dans cette tension permanente entre ce qui est dit et ce qui ne l’est pas. Elle a enregistré des paroles fortes, courageuses même, mais aussi, des silences troublants qui interrogent.

Paroles fortes

Il faut, d’abord, reconnaître que le pape, Léon XIV, n’a pas fait dans la langue de bois (sur notre photo, Paul Biya accueille le Très Saint-Père dans une atmosphère très détendue). Dès le 15 avril, il a appelé les autorités camerounaises à briser les chaînes de la corruption. Dans un pays où la corruption est, souvent, dénoncée, mais rarement, combattue avec efficacité, une telle déclaration ne pouvait qu’être saluée. Elle touche au cœur même du mal qui ronge l’Etat et freine tout développement durable. Le lendemain, le souverain pontife a élargi son propos en critiquant une poignée de tyrans, qui saccagent le monde. Cette dénonciation, bien que générale dans sa formulation, résonne, particulièrement, en Afrique, où plusieurs régimes autoritaires continuent de confisquer le pouvoir au détriment des peuples. En affirmant que la paix ne peut se construire ni par les armes ni par la peur, Léon XIV a rappelé une vérité fondamentale : Aucune stabilité durable ne peut naître de la répression ou de la violence.

Le pape a, également, prêté une oreille attentive aux aspirations démocratiques du peuple camerounais. En déclarant que celui-ci demande que l’on respecte son vote, il a, indirectement, reconnu les contestations qui entourent les processus électoraux dans le pays. Ce message, clair et précis, constitue un soutien moral à tous ceux qui militent pour des élections transparentes et crédibles.

Dans un registre plus pastoral, Léon XIV a exhorté les jeunes à résister à l’émigration. Son appel est, à la fois, réaliste et exigeant : Si les jeunes quittent, massivement, leur pays, qui restera pour le servir et le développer ? Cette interpellation renvoie à une responsabilité collective, mais aussi, à une exigence envers les gouvernants : Créer des conditions de vie dignes pour retenir leurs citoyens.

En apôtre de la paix et de la réconciliation, devant la cathédrale de Bamenda, le pape, Léon XIV, aux côtés du nonce apostolique, Mgr, José Avelino Bettencourt, et de Mgr, Andrew Nkea Fuanya, archevêque de Bamenda et président de la Conférence épiscopale du Cameroun, laisse échapper une colombe en signe de paix. Un geste à l’endroit des Ambazoniens et du gouvernement, qui doivent dialoguer et se réconcilier.

Enfin, le pape a insisté sur l’urgence du changement en disant : « C’est le moment de changer l’histoire de ce pays, aujourd’hui, et non demain ». Cette phrase, à elle seule, résume l’esprit de son message. Elle appelle à une prise de conscience immédiate et à une action résolue. 

Toutes ces paroles étaient nécessaires et bonnes à entendre. Elles ont redonné espoir à certains, réveillé les consciences chez d’autres, et rappelé aux dirigeants leurs responsabilités historiques.

Silences

Cependant, toute parole forte peut être affaiblie par des silences significatifs. Et c’est, précisément, sur ce terrain, que la visite de Léon XIV suscite des interrogations.

Il est, en effet, surprenant que le pape n’ait pas évoqué certaines affaires emblématiques, qui continuent de hanter la mémoire collective camerounaise. Pourquoi ne pas avoir demandé publiquement qui a assassiné des figures telles que le Père, Engelbert Mveng, Mgr, Yves Plumey, ou Mgr, Jean-Marie Benoît Bala ? Pourquoi ne pas avoir dénoncé l’impunité dont bénéficient leurs assassins ? Ces silences sont d’autant plus lourds qu’ils concernent des crimes graves, touchant, parfois, des membres de l’église elle-même.

De même, le pape est resté discret sur la question du tribalisme, pourtant, centrale dans la vie politique camerounaise. Le fait que le pouvoir soit, largement, confisqué par un groupe ethnique est une réalité dénoncée par de nombreux observateurs. En évitant ce sujet, Léon XIV a laissé, de côté, un problème majeur, qui fragilise la cohésion nationale et alimente les frustrations.

Base aérienne 101 de Yaoundé le 18 avril : L’eucharistie est célébrée par le pape avec son con-célébrant, Mgr, Jean Mbarga, archevêque de Yaoundé.

Ces omissions posent une question de fond : Jusqu’où peut aller la parole prophétique de l’église face aux réalités politiques ? Certes, le pape n’a pas mâché ses mots lorsqu’il s’adressait aux autorités camerounaises. Mais, certains se demandent s’il avait besoin de se déplacer pour dire ce qu’il aurait pu affirmer depuis Rome. A l’ère des communications globales, la parole papale porte bien au-delà des frontières physiques.

La question devient, encore, plus délicate lorsqu’on considère la rencontre avec le président, Paul Biya. La dernière élection, largement, contestée, a contribué à isoler, davantage, ce dernier sur la scène internationale. Peu de chefs d’Etat ont assisté à son investiture. Dans ce contexte, le fait que Léon XIV ait choisi de le rencontrer peut être perçu comme une forme de légitimation.

Pour certains critiques, c’est là que réside le principal tort causé à l’Afrique par cette visite. Selon eux, on ne fréquente pas un dirigeant accusé d’avoir bloqué le développement de son pays pendant plus de quatre décennies. On ne serre pas des mains couvertes du sang de nombreux Camerounais. Cette position est peut-être radicale, mais, elle traduit un malaise profond face aux compromis diplomatiques de l’église.

Entre diplomatie et prophétisme

La visite de Léon XIV met, ainsi, en lumière, une tension permanente entre diplomatie et prophétisme. D’un côté, le pape doit maintenir des relations avec les Etats, dialoguer avec les autorités, même contestées. De l’autre, il est attendu comme une voix morale, capable de dénoncer sans détour les injustices et les abus.

Courage exceptionnel d’une fillette de 3 ans qui a déjoué les services de sécurité pour courir embrasser le pape avant qu’il n’entre dans sa voiture pour l’aéroport : Direction Luanda en Angola où il était attendu en milieu d’après-midi.

Les paroles fortes prononcées au Cameroun montrent que Léon XIV n’a pas renoncé à cette mission prophétique. Mais, les silences observés rappellent les limites de son action dans un contexte politique complexe. Ils révèlent, aussi, les attentes élevées des peuples africains, qui espèrent de l’église un engagement clair en faveur de la vérité et de la justice.

En un mot, cette visite aura été à la fois inspirante et frustrante. Inspirante par la force des messages délivrés, frustrante par les questions laissées sans réponse. Elle invite à une réflexion, plus large, sur le rôle de l’église, en Afrique, aujourd’hui : Doit-elle se contenter d’encourager et d’exhorter, ou bien, doit-elle aller, plus loin, en nommant, explicitement, les responsables des dérives qu’elle dénonce ?

A Yaoundé, Bamenda et Douala, les paroles ont été entendues. Les silences, eux aussi, parlent. Et, parfois, ils parlent, encore, plus fort.

Jean-Claude Djéréké

est professeur de littérature à l’Université de Temple (Etats-Unis)

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