BURKINA FASO : Leçons d’un récent séjour 34 ans après le premier séjour

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J’ai séjourné au Burkina Faso du 10 juillet au 6 août. Je retrouvais la capitale Ouagadougou trente-quatre ans après l’avoir quittée. Revenir dans une ville que l’on a connue plusieurs décennies auparavant, c’est nécessairement faire l’expérience du temps qui passe. Les lieux ont changé, les visages aussi. Certains bâtiments ont disparu ou ont changé de fonction. Mais, plus profondément encore, ce sont les destinées humaines qui rappellent avec le plus de force que le temps ne s’arrête jamais.

J’ai été particulièrement ému de retrouver C. Ilboudo, que j’avais connue alors qu’elle n’avait que dix ans. Aujourd’hui, elle est mère d’une fille de quatorze ans et d’un garçon de dix ans. Sa grande sœur D. enseigne désormais à l’Université de Fada N’Gourma. Leurs parents, comme ceux de plusieurs autres enfants que j’avais connus dans le quartier de Gounghin, ne sont plus de ce monde. Le 5 août, C. et D., accompagnée de son mari, sont venues me saluer. Ces retrouvailles m’ont profondément touché. Elles m’ont rappelé que, derrière l’histoire des pays et des peuples, il y a toujours des histoires individuelles, des amitiés, des séparations, des naissances et des deuils (sur notre photo, le maître du pays, le capitaine Ibrahim Traoré).

Au cours de mon séjour, j’ai également visité l’Université Joseph Ki-Zerbo, qui portait autrefois le nom d’Université de Ouagadougou. J’ai éprouvé une réelle satisfaction en constatant que le Burkina Faso avait honoré la mémoire de Joseph Ki-Zerbo, l’un de nos grands savants et l’un des intellectuels africains qui ont contribué à écrire l’Histoire générale de l’Afrique sous l’égide de l’UNESCO, à l’époque où cette organisation était dirigée par le Sénégalais Amadou-Mahtar M’Bow. Voir son nom associé à une grande institution universitaire est une manière de rappeler aux jeunes générations que l’Afrique possède ses propres penseurs et qu’elle a produit des hommes capables de contribuer à l’écriture de son histoire.

L’Université de Ouagadougou 1 Professeur Joseph Ki Zerbo

Mais, le pays ne semble pas vouloir se limiter à former des diplômés. Il a récemment créé une académie technologique destinée à former une nouvelle génération d’ingénieurs et de techniciens capables de participer directement à l’industrialisation du Burkina Faso. Il ne s’agit plus seulement de former des théoriciens ou des diplômés destinés à occuper des bureaux, mais, des femmes et des hommes capables de concevoir et surtout de réaliser.

L’ingénieur dont le Burkina Faso a besoin, demain, ne devra pas être seulement celui qui sait calculer sur le papier. Il devra être celui qui sait construire un pont, ériger un barrage, concevoir une machine, fabriquer un véhicule, développer une technologie adaptée aux réalités locales ou participer à la construction d’une usine. Autrement dit, le savoir devra se transformer en savoir-faire et le diplôme en capacité de bâtir.

Cette orientation me paraît essentielle si l’Afrique veut sortir de sa dépendance technologique. Nous avons longtemps formé des générations de diplômés qui, faute d’industries et d’équipements, se retrouvaient dans des bureaux à administrer une économie dont les principaux outils de production étaient conçus ailleurs. Or, il ne peut y avoir de véritable souveraineté politique sans souveraineté scientifique, technologique et industrielle. Construire son indépendance, c’est aussi apprendre à fabriquer ce que l’on importe encore.

La création de cette académie technologique constitue donc, à mes yeux, un signe encourageant. Elle traduit une conception de l’éducation qui ne sépare pas la connaissance de la transformation de la société. Le véritable défi sera maintenant de donner à ces futurs ingénieurs et techniciens les moyens matériels de mettre leurs compétences au service du pays. Si le Burkina Faso parvient à relier la formation, la recherche, l’industrie et la production, il aura posé les bases d’une véritable révolution économique. Le Burkina Faso ne cherche pas seulement à changer de partenaires. Il désire produire lui-même les compétences nécessaires pour construire son avenir.

Le monument Thomas Sankara, de loin le plus visité du pays.

J’ai aussi visité le monument Thomas Sankara. Ce lieu est devenu un espace de mémoire particulièrement fréquenté. Chaque jour, de nombreux élèves viennent le découvrir. Ils s’imprègnent ainsi de la vie, des idées et du combat de l’un des fils les plus célèbres du continent africain. Ce qui m’a frappé, c’est que Sankara n’est pas seulement conservé dans les livres d’histoire. Il continue de parler à la jeunesse. Son nom, plus de trente ans après son assassinat, demeure associé à l’idée de dignité, de souveraineté, d’intégrité et de refus de la dépendance.

La culture occupe également une place importante dans l’identité burkinabè. La visite de la place du FESPACO me l’a rappelé. Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou est devenu bien davantage qu’un événement culturel. Il symbolise la capacité d’un pays africain à devenir un rendez-vous majeur du cinéma et de la création artistique du continent.

J’ai également visité la cathédrale de Ouagadougou et y ai prié. Ses murs ont résisté au temps et constituent eux aussi une part de la mémoire de la ville. Dans la concession de la cathédrale, j’ai découvert un buste de Mgr Joanny Thévenoud, père blanc, ancien vicaire apostolique et fondateur des Sœurs de l’Immaculée Conception (SIC) de Ouagadougou. Cette présence rappelle que l’histoire religieuse du Burkina Faso est elle aussi faite de femmes et d’hommes qui ont consacré leur vie à l’éducation, à la santé et au service des populations.

J’ai enfin visité la Librairie catholique « Jeunesse d’Afrique ». J’y ai trouvé de nombreux ouvrages consacrés à l’Afrique, dont un bon nombre écrit par des Burkinabè. Je me suis particulièrement attardé sur « On a giflé la montagne », d’Elie Yamba Ouédraogo, qui fit une partie de ses études de philosophie à l’université d’Abidjan quand j’étudiais les lettres modernes. Là encore, j’ai eu le sentiment que le Burkina Faso possède une vie intellectuelle qui mérite d’être davantage connue et encouragée.

Ouagadougou est, elle, restée la capitale des deux-roues. Il suffit de circuler dans ses rues pour être frappé par le nombre impressionnant de motos. Je suis toujours admiratif devant ces mères de famille qui, avec une étonnante aisance, conduisent leur engin tout en remorquant parfois deux ou trois enfants. Certaines portent même une cuvette sur la tête, comme si l’équilibre et la maîtrise de la moto relevaient de l’évidence. Ces scènes, qui peuvent surprendre le visiteur, disent beaucoup de la débrouillardise, du courage et de la capacité d’adaptation des Burkinabè.

Mais, Ouagadougou offre, aussi, un autre visage. Au milieu de cette marée de motos et de familles qui se déplacent avec des moyens modestes, on voit circuler des véhicules 4×4 rutilants, les mêmes modèles que l’on rencontre dans les rues de New York, Paris, Londres ou Bruxelles. Le contraste est saisissant. Il résume à lui seul une partie des contradictions de nos sociétés africaines : D’un côté, une population qui se déplace à moto et qui doit souvent compter chaque dépense ; de l’autre, une minorité qui dispose de véhicules dont le prix pourrait représenter plusieurs années de revenus pour une famille ordinaire. Entre ces deux mondes, c’est toute la question des inégalités et du partage des richesses qui se pose.

Mais, le séjour ne fut pas seulement culturel et sentimental. Je voulais aussi comprendre comment les Burkinabè vivaient la période actuelle et ce qu’ils pensaient de la Révolution progressiste populaire. J’ai donc interrogé des personnes appartenant à différentes couches sociales, à différentes générations et à différentes sensibilités politiques. Sur vingt-cinq personnes interrogées, neuf se sont montrées ouvertement critiques à l’égard du capitaine, Ibrahim Traoré, et de son régime.

L’une d’elles m’a même affirmé que le capitaine, Ibrahim Traoré, s’enrichissait grâce à l’or du pays. Mais, dans le même temps, cette personne reconnaissait apprécier la construction de nouveaux barrages hydrauliques et de centrales électriques. Ce paradoxe est intéressant : On peut être critique à l’égard d’un pouvoir tout en reconnaissant certaines de ses réalisations. Plusieurs des personnes les plus critiques avaient travaillé sous le régime de Blaise Compaoré ou étaient originaires de Ziniaré, la ville natale de l’ancien président. Leur regard était donc aussi marqué par leur histoire personnelle.

Il serait évidemment naïf de prétendre que tout est parfait au Burkina Faso. Les partisans du capitaine, Ibrahim Traoré, reconnaissent eux-mêmes les difficultés. La population souhaite des rues mieux goudronnées, un meilleur accès à certains services essentiels et surtout la fin des délestages électriques. Les attentes sont nombreuses et les défis considérables.

Pourtant, malgré ces difficultés, je n’ai pas eu le sentiment d’un pays paralysé. Les gens vaquent tranquillement à leurs occupations. Les marchés et les magasins fonctionnent normalement. La vie quotidienne continue. Je garde notamment un excellent souvenir du magasin « Le Bon Samaritain », où j’ai pu constater cette vitalité ordinaire qui contraste parfois avec l’image d’un pays constamment présenté sous l’angle de la crise sécuritaire.

Ce qui m’a surtout frappé, c’est le sentiment, largement partagé, que le Burkina Faso veut désormais écrire lui-même son histoire. Même ceux qui critiquent Ibrahim Traoré se réjouissent souvent de voir leur pays chercher à décider de son avenir sans avoir constamment à se référer à Paris. C’est peut-être là la principale leçon de mon séjour.

Le siège du FESPACO à Ouagadougou.

A mes yeux, c’est une partie de l’avenir de l’Afrique dite francophone qui se joue actuellement au Burkina Faso. C’est pourquoi je pense que l’expérience engagée par Ibrahim Traoré et ses compagnons mérite d’être observée avec attention et soutenue dans son aspiration à la souveraineté. En peu de temps, ils ont pris des décisions qui auraient semblé inimaginables quelques années auparavant : Rupture avec certaines institutions et médias français, départ des forces militaires françaises et de l’ambassadeur de France, affirmation d’une politique étrangère davantage tournée vers la souveraineté nationale et recherche de nouvelles réponses aux défis sécuritaires et économiques.

Le Burkina Faso porte aujourd’hui une lourde responsabilité. Après l’assassinat de Thomas Sankara, beaucoup de jeunes Africains avaient perdu une partie de leur espérance. Ils regardent maintenant vers Ouagadougou avec une attention particulière. Ils veulent savoir si un autre chemin est possible, si un pays africain peut reprendre en main son destin et construire son avenir sans tutelle extérieure.

Nous sommes à Ouagadougou la capitale africaine du deux roues : Cette femme va s’en sortir avec sa charge sans dommage.

C’est pourquoi Ibrahim Traoré et ceux qui l’accompagnent sont, à bien des égards, condamnés à réussir. Leur échec ne serait pas seulement celui d’un régime. Il pourrait être interprété comme celui d’une aspiration nouvelle à la souveraineté africaine. Leur réussite, au contraire, pourrait ouvrir une nouvelle page de l’histoire du continent.

Mon séjour au Burkina Faso m’a donc laissé une conviction que je pourrais résumer en ces termes : Ce pays n’est pas seulement en train de vivre une transition politique. Il est en train de mener une bataille autour d’une question fondamentale : Qui doit écrire l’histoire de l’Afrique, les Africains eux-mêmes ou bien ceux qui ont longtemps prétendu parler et décider à leur place ? Le Burkina Faso a choisi de tenter d’y répondre par l’action. L’avenir dira jusqu’où il pourra aller.

Jean-Claude Djéréké

est professeur de littérature africaine à l’Université de Temple (Etats-Unis).

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