Ceuta, Melilla et l’immigration : Quand le langage diplomatique cède la place à la franchise.
Il est des moments où les événements imposent de sortir du langage convenu de la diplomatie. La récente crise migratoire autour de Ceuta, les événements survenus à Fnideq et les tensions qui persistent aux frontières ont précisément créé l’un de ces moments.
C’est dans ce contexte qu’Abdellatif Ouahbi, ministre marocain de la Justice et membre du Parti Authenticité et Modernité (PAM), a effectué une sortie pour le moins remarquée. Ses déclarations ont concerné deux sujets particulièrement sensibles dans les relations entre Rabat et Madrid : Le statut de Ceuta et Melilla et la coopération maroco-espagnole en matière de migration (sur notre photo, une rencontre à Rabat entre les premiers ministres espagnol Pedro Sanchez et marocain Aziz Akhannouch).
Le ton employé par le ministre tranche avec la prudence habituelle du discours diplomatique. Il a notamment réaffirmé que la question de Ceuta et Melilla demeurait posée et que le Maroc n’avait jamais renoncé à ses revendications historiques sur les deux villes. Ses propos ont aussitôt suscité une réaction de Madrid, qui a rappelé que la souveraineté espagnole sur les deux villes n’était pas négociable.
Une réalité administrative ne signifie pas une renonciation
Il convient toutefois de distinguer clairement la réalité administrative actuelle de la position historique et politique du Maroc.
Ceuta et Melilla sont aujourd’hui administrées par l’Espagne et constituent deux villes autonomes espagnoles. Cette situation résulte d’une histoire ancienne : Ceuta est sous contrôle portugais puis espagnol depuis plusieurs siècles et Melilla est sous domination espagnole depuis la fin du XVe siècle. L’Espagne considère aujourd’hui ces deux villes comme faisant pleinement partie de son territoire.
Mais cette réalité administrative ne signifie nullement que le Maroc ait renoncé à ses revendications historiques.
Le fait que Rabat n’évoque pas constamment cette question avec Madrid ne saurait davantage être interprété comme un abandon de ses positions. Il peut s’agir d’un choix diplomatique, dicté par la nécessité de préserver une relation de voisinage et de coopération particulièrement importante pour les deux pays.
Autrement dit, le silence diplomatique n’est pas nécessairement synonyme de renonciation politique.
C’est précisément ce que les propos d’Ouahbi ont eu le mérite de rappeler, même si leur formulation particulièrement directe ne pouvait qu’entraîner une réaction espagnole.
L’immigration : Une contradiction qui mérite d’être examinée
Mais, c’est sans doute sur la question migratoire que les déclarations du ministre prennent leur véritable portée.
Ouahbi a dénoncé ce qu’il considère comme une contradiction dans la coopération entre le Maroc et l’Espagne : D’un côté, le Maroc mobilise d’importants moyens pour empêcher les départs clandestins et contrôler ses frontières ; de l’autre, l’Espagne met en œuvre des procédures permettant à des migrants en situation irrégulière de régulariser leur situation.
Le ministre estime difficilement compréhensible que le Maroc soit appelé à empêcher les migrants de franchir la frontière alors que, une fois arrivés en Espagne, certains peuvent bénéficier de mécanismes de régularisation. Il a ainsi appelé à revoir les procédures et les mécanismes de coopération.

La question n’est pas anodine.
Depuis plusieurs années, le Maroc joue un rôle majeur dans la protection de la frontière Sud de l’Europe. Il assume une partie considérable du contrôle des flux migratoires à destination de l’Espagne, avec un coût humain, matériel et financier qui n’est pas négligeable.
Or, les politiques européennes ne sont pas immuables. L’Espagne elle-même a engagé des politiques de régularisation de migrants, tandis que les autorités espagnoles doivent actuellement gérer les conséquences humaines et juridiques de la dernière crise à Ceuta.
Le débat soulevé par Ouahbi mérite donc d’être posé autrement que sous l’angle de la polémique : Jusqu’où peut aller la coopération migratoire entre deux pays lorsque leurs politiques respectives ne poursuivent pas toujours les mêmes objectifs ?
Une coopération nécessaire, qui doit être repensée
La situation actuelle montre pourtant que ni le Maroc ni l’Espagne ne peuvent se permettre une rupture.
Les deux pays ont besoin l’un de l’autre. Madrid a besoin de la coopération marocaine pour contrôler les flux migratoires et sécuriser sa frontière méridionale. Rabat a, de son côté, besoin d’une relation stable avec son voisin européen, notamment, dans les domaines économique, commercial, sécuritaire et humain.
Les événements récents l’ont d’ailleurs démontré : Après la crise de fin juillet, les deux pays ont engagé des consultations sur la gestion de la situation migratoire, notamment, concernant les mineurs marocains présents à Ceuta.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut coopérer, mais dans quelles conditions et selon quelles règles.
C’est précisément là que la réflexion d’Ouahbi prend tout son intérêt.
Un ministre qui assume son franc-parler
Abdellatif Ouahbi n’est certes pas à l’abri de la critique. Il compte des adversaires politiques et certaines de ses prises de position ont souvent suscité la controverse.
Mais, on ne peut nier une caractéristique de l’homme : Il parle rarement à mots couverts.
Avocat de formation et homme politique, il cultive un franc-parler qui peut déranger, mais qui présente aussi l’avantage de poser publiquement des questions que les responsables politiques préfèrent parfois laisser dans l’ombre.
Ses dernières déclarations ont d’ailleurs provoqué une réaction officielle de Madrid, preuve qu’elles n’étaient pas passées inaperçues. L’Espagne a fermement rejeté toute discussion sur la souveraineté de Ceuta et Melilla, tandis que le Maroc maintient sa revendication historique tout en continuant à considérer la coopération avec l’Espagne comme nécessaire.

Dire ce que l’on pense
On peut contester le ton d’Abdellatif Ouahbi. On peut discuter certaines de ses formulations. On peut même ne pas partager toutes ses analyses.
Mais, il serait injuste de réduire ses déclarations à une simple provocation politique.
Sur Ceuta et Melilla, il rappelle que la réalité administrative actuelle et la revendication historique marocaine sont deux choses différentes.
Sur l’immigration, il pose une question qui mérite une réponse : Le Maroc peut-il continuer à mobiliser ses forces pour empêcher les départs clandestins si les politiques migratoires appliquées de l’autre côté de la frontière évoluent dans une direction différente ?
Ce sont des questions sérieuses. Elles méritent mieux que des réactions épidermiques.
La diplomatie exige parfois le silence. Mais, elle n’interdit pas de poser les problèmes.
Et, sur ce terrain, Abdellatif Ouahbi a, au moins, eu le mérite de parler clairement.
Il a joué son rôle avec courage. On ne peut que saluer ses positions hardies.
Dr Lahcen Benchama





